A l’occasion de l’anniversaire de ma maman, j’ai trouvé, entre le client et ma maison, entre la fin du travail et le début de la soirée, l’occasion de passer la voir pour le lui souhaiter de vives voix. Visite impromptue et inopportune d’un enfant qui se dérange et prend le risque de déranger sa maman. Sans surprise, je fus accueilli à bras ouvert et j’ai partagé le café avec elle, avant de m’en retourner chez moi.

Ma mère est investie dans le SEM (Service d’Evangélisation des Malades) de sa paroisse. Cet engagement est assez simple sur la forme, puisqu’il consiste à rendre visite aux personnes seules et malades, de façon régulière. L’occasion de partager un moment avec elles, d’échanger quelques mots, et si elles le souhaitent, de leur donner la communion. Ce service demande essentiellement de prendre du temps, car pour le reste, il n’y a rien de plus qu’être là, avec quelques paroles et beaucoup d’écoute. Voilà qui est d’une simplicité tout exigeante.

Avec mon air candide, alors que nous en discutions, je m’imaginais combien les demandes de personnes seules à vouloir être visitées devaient croître. En effet, nous entendons souvent aux informations que les personnes souffrant de solitude sont de plus en plus nombreuses, qu’il s’agit là même d’un sujet de société, et que les besoins de les prendre en compte sont immenses. On demande même aux facteurs d’assurer une visite périodique auprès des personnes seules, sorte de sous-traitant de l’entourage, tellement ils sont occupés.

A ma grande surprise, Maman me signifie qu’il y a de moins en moins de malades et de personnes seules qui demandent à être visités. La raison m’apparait comme effroyable : les malades supportent mal qu’on se dérange pour eux. Déjà, Maman entend bien souvent de leur bouche qu’elle est bien aimable de se déranger ainsi, et qu’elle ne devrait pas. Car progressivement, les gens ont beau être seuls, ils vivent aussi mal qu’on s’embête à les voir. La conséquence est que même ces services simples ne sont pas si faciles à proposer. Une sorte de voile pudique se dépose sur nos personnes seules, préférant se cacher pour mourir que de déranger un peu trop le monde des vivants.

Cette réaction est effroyable en profondeur. Si celui qui admet sa solitude n’accepte plus l’idée de déranger ceux qui l’entourent, c’est parce que notre égocentrisme a atteint ses sommets. Nous connaissions déjà l’individualisme caractérisé qui fait justement qu’un enfant ne va plus voir ses vieux parents, qu’un proche ne visite plus un malade, que des personnes se retrouvent seules non seulement parce que la maladie isole, mais parce que les autres s’éloignent. Cet individualisme-là, nous le connaissons déjà fort bien, et c’est celui dont on nous parle dans les médias. Mais le comble de l’individualisme, c’est aussi quand il créé chez un être une crainte immense de pénétrer l’enceinte sacrée des « milles choses à faire ». Il ne veut surtout pas déranger les proches parce que, comprenez-vous, ils n’ont pas le temps. D’une part, notre égocentrisme exacerbé accentue la sensation d’être un dérangement pour l’autre ; d’autre part, il est admis que l’autre a nécessairement mieux à faire pour son propre compte que de perdre son temps à visiter une personne malade, âgée ou seule. Il leur faut alors une grande humilité pour accepter d’être visitées. Elles ne sont plus seulement un poids pour la société, mais un poids pour elles-mêmes. Elles le croîent tellement qu’il se produit ce que Maman constate : la personne se refuse de plus en plus à ce qu’on se dérange pour elle. L’individu indépendant s’occupe de lui, et l’individu dépendant ne veut surtout pas l’en empêcher.

Voilà ce à quoi conduit notre égoïsme : à la misère sociale et à la solitude, dans un cercle infernal. Celui qui se suffit à lui-même est d’autant plus exalté que le faible dépendant de l’autre est oublié. La solitude et l’individualisme sont les deux faces d’une même pièce, et on ne supprimera pas l’un sans l’autre. Il n’existe qu’une façon de contrarier cette spirale : que nous nous dérangions davantage, mettions entre parenthèses nos existences infernales, et nous donnions la peine d’y aller. Le risque de déranger quelqu’un n’est rien à côté du risque qu’il ne le soit jamais. Quand la solitude guette, déranger et se déranger est une preuve d’amour.

C’est ainsi qu’il nous faut entendre l’appel de Dieu lui-même, qui Le Premier s’est dérangé pour nous. Aujourd’hui, voici son commandement : « Dérangez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimé. »

Pierre Martineau

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