Comme tous les sept ans, les États généraux de la bioéthique s’ouvrent de nouveau en France, sous le titre tout à fait explicite « Quel monde voulons-nous pour demain ? » Une question anthropologique qui vaut la peine d’être posée périodiquement, à condition qu’elle accouche de fondements tout aussi anthropologiques pour notre civilisation. Nous n’aurions rien à craindre de ces états généraux si l’on pouvait se targuer d’acquis éthiques, comme on se gargarise d’acquis sociaux. Pourtant, il n’en est rien.

La régulière remise sur la table des sujets éthiques n’a rien d’une sinécure pour ceux qui, derrière un certain conservatisme, se préoccupent essentiellement des dérives, d’ores et déjà connues. Ne sachant jamais à quelle sauce la bioéthique sera mangée, on constate, d’une grande consultation à l’autre, l’altération même de l’éthique au profit de l’oppressant progrès de nos hédonismes, égoïsmes et individualismes, dans une société post-chrétienne qui se frelate. Si les questions y sont, de ce fait, essentielles, on craint que l’éthique y fume sa dernière clope avant de se voir la tête écrasée entre l’enclume des fausses bienveillances et le marteau des vraies dérives.

Le prétexte à l’égalité et au droit n’ayant plus de limite, on se retrouve en 2018 à devoir débattre de la PMA, de la GPA et de l’euthanasie. En suggérant que plus rien n’est sacré (ni le corps, ni la vie, ni la dignité des êtres), on élève par là même nos propres veaux d’or : mon désir d’enfant, mon égalité, ma stigmatisation, naturelle ou culturelle, mes émotions, mes sentiments, mes névroses, mes fantasmes, mes craintes, mes doutes. Une sacralisation du moi surpuissant, au détriment des plus faibles d’entre les autres. Dans un calendrier savamment contrôlé, nous avançons à petit feu vers des existences maîtrisées, grâce à une médecine de la vie soumise aux légèretés des envies, et de la mort soumise au poids des remords. Nos transgressions y sont collectives afin de mieux diluer nos responsabilités individuelles.

Il fallait déjà une certaine assurance pour assumer à la PMA un caractère « curatif » des couples qui peinent à avoir des enfants. Une première hypocrisie qui donne toute caution à celles qui suivront. Si la PMA répond au désir d’enfant d’un homme et d’une femme, les lesbiennes frustrées n’ont plus beaucoup à réclamer pour obtenir ce droit. L’enjeu du « mariage pour tous » avant 2018 prend alors tout son sens, permettant ainsi de remettre le couvert avec « la PMA pour toutes ». Cinq ans plus tard, nous y sommes.

Égalité, toujours, nous en arrivons alors à assumer, avec la GPA, la fabrique d’enfants sciemment orphelins pour les rendre adoptables par d’autres- désir oblige. Hommes, femmes, homos, hétéros, le seul critère d’inégalités sera désormais l’argent, sans voir combien on rend bancales des vies en dénaturant les incontournables neuf premiers mois de l’existence. À cela, on y ajoute la « maternité temporaire », jetable, dans une obsolescence programmée de la fusion mère-enfant qui relève bien plus du déni de réalité que d’une conviction. Des arguments qui devraient suffire à donner la nausée, et rendre la GPA indéfendable.

Nous faisons bien d’anticiper les choses : à force de créer les dépressifs de demain, l’euthanasie prendra tout son sens, puisqu’elle n’a jamais concerné autre chose qu’un suicide qui ne dit pas son nom, qui donne le pistolet au médecin en le suppliant de poser le canon sur la tempe et de presser la détente. L’euthanasie ne s’adresse pas à ceux qui souffrent, mais à ceux qui ne veulent pas souffrir. C’est-à-dire chacun de nous, plus encore quand il est persuadé que la vie, des vies et sa vie lui appartiennent.

Saluons les infatigables énergies qui s’acharnent à répéter les mêmes arguments, avec talent, tous les sept ans, à ceux qui ne visent rien d’autre que leur surmoi, leur moi et leur sous-moi. Malgré tous leurs efforts, nul doute que nos caprices d’adultes auront leurs chances, tous les sept ans.

Pierre Martineau

(article publié initialement le 22/01/2018 sur Boulevard Voltaire)

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