Vous connaissez tous Mélissa. Elle peut ne pas toujours avoir le même nom, ni la même adresse, ni la même époque. Elle n’a pas toujours le même visage, ni le même âge, ni la même famille. Pourtant, vous connaissez tous Mélissa, qui vit pour beaucoup juste à côté de vous, parfois chez vous. Vous l’avez tous vu pleurer, se refermer, s’ensabler… comme elle s’échoue sur ma page.

Elle est entrée en Septembre en classe de 4ème. C’est une adolescente, un peu rebelle parfois, qui aime s’amuser souvent. Elle réussit normalement en classe, ni très bien, ni trop mal. Elle a du moins toute aptitude à poursuivre une scolarité normale. Plutôt avenante, sans être exagérément extravertie. A son âge, elle se maquille de plus en plus comme Maman, et use et abuse de son smartphone comme Papa. Elle poste notamment à sa voisine de classe son snapchat de la journée surplombé d’un traditionnel « sa va ? ». Son adolescence toute normale en fait une Mélissa comme les autres.

Du moins, le pensait-elle jusqu’au 8 Janvier 2018. Remplumée par les fêtes de Noël et de fin d’année, Mélissa n’a pas senti la période propice à recevoir un coup de massue. Les vacances étaient terminées, et elle a reprit les bancs de l’école, comme prévu. La journée fut elle aussi parfaitement ordinaire bien que se préparait (depuis quelques jours déjà) un petit discours, si bref, si simple, sans fioriture, pour acter ce qu’eux croyaient évident pour tout le monde. Mélissa est rentrée de l’école, a posé son cartable, a pris son chocolat chaud et les a écouté annoncer : Papa et Maman se séparent…

Ils en ont beaucoup parlé : Mélissa est l’aînée, et grande désormais. Elle pourrait comprendre. N’est-ce pas finalement monnaie courante que de se séparer, et que l’amour d’hier s’étiole aujourd’hui ? Elle en claironne le refrain à tue-tête plongée dans ses écouteurs ; elle en mire la scène chaque jour dans les séries télévisées ; elle en discute avec ses amis, tant l’amour s’acharne plus à rompre qu’à durer : c’est comme ça, chez « les autres ». Ils ont cru qu’elle était grande, qu’elle était forte, qu’elle était adulte, qu’elle pourrait encaisser ça.

Mélissa n’a pas encaissé. Si Mélissa s’est pointée à l’école le lendemain les yeux humides des quelques minutes qui séparent la cour et la classe, c’est parce qu’elle n’était pas prête. Elle n’est pas comme les autres, elle n’est pas « les autres ». Elle ne veut pas savoir. Elle n’a pas à choisir entre lui et elle. Qu’ils se fâchent, c’est leur affaire, tant qu’elle reste au milieu d’eux. Bien sûr, elle n’a pas pleuré uniquement entre la sonnerie et la craie au tableau. C’est toute la soirée et toute la nuit qu’elle y a pensé et repensé, les larmes aux yeux. Ce n’était tellement pas prévu ! Elle n’a aucune réponse aux questions qu’elle n’a pas non plus. Cela arrivait aux autres : c’était une histoire, un roman, une chanson. Elle est expédiée à ses dépends dans leur monde d’adultes. Désormais, elle est « les autres ».

Quel diable a inspiré son Papa et sa Maman de lui annoncer ça un 8 Janvier 2018 ? Je le sais, il n’y a pas de bon moment pour annoncer une séparation, mais Dieu qu’il y en a de mauvais ! Comment ont-ils ignoré qu’ils allaient intégralement lui blanchir la nuit ? Lui rougir les yeux pour plusieurs jours devant les camarades ? Lui obscurcir l’avenir et l’esprit, au milieu d’une école qui ne saura plus la happer pour la remettre au travail. Est-ce pour ne pas le dire à Noël (c’eut été affreux) qu’ils le lui ont annoncé juste après le Nouvel An (ça l’est tout autant) ? Ils n’ont pas vu, obnubilés par leurs problèmes d’adultes, qu’ils ternissaient non seulement leur amour réciproque, mais l’attention même qu’ils portent, n’en doutons pas, à leurs enfants.

Parents de misère, que vous êtes nombreux ! J’ai en moi les mêmes questions que Mélissa. Vous êtes transportés dans votre propre désarroi d’un amour corrodé par le doute et la tentation, d’un quotidien qui ne tient plus, d’un lien qui s’amincit alors que les extrémités s’éloignent. Je sais que ce sont de vrais problèmes, de vraies galères et de vraies souffrances. Dieu que l’amour fait souffrir quand il s’effondre ! Et Dieu que le doute est redoutable ! Qu’il s’installe, impeccablement, là où il fait mal, et plus un jour n’est « comme avant ». « Et si c’était impossible ? Et si on rouvrait la porte ? Et si tout allait mieux après ? Et si nous n’étions pas fait l’un pour l’autre ? Et si nous étions allé trop vite ? Et si j’avais su ? » Et si, et si, et si…

Parents de misère, croyez-vous que nous sommes plus forts et plus parfaits que vous ? Croyez-vous qu’il est un lien qui ne tienne que de fleurs offertes, de lunes de miel, d’idylles désinvoltes ? Croyez-vous que nos milles petits défauts du quotidien n’aient aboutit aux même centaines de bouderies, aux mèmes dizaines de disputes, et à la même graine de doute ? Croyez-vous que notre porte soit moins ouverte que la vôtre, que nous n’ayons les mêmes risques et les mêmes scrupules ?

Parents de misère, nous le sommes autant que vous. Mais comment regarder son enfant dans les yeux, un soir de rentrée scolaire, au retour de l’école et faire que le sol se dérobe sous ses pieds ? En ce sens, je vous admire : lâche, je n’ai pas ce courage ; capon, je n’ai pas cette audace. Je veux croire que je les aime plus que moi-même. Dieu fasse que mon amour pour eux soit toujours plus fort qu’un désamour entre nous ! Dieu fassse que je sois fébrile à leur fébrilité, faible à leur faiblesse, perdu à leur perdition. Quel père donnerait à son fils des pierres quand il lui demande un poisson ? Quels parents donneraient à leur fille le grouffre et le précipice, l’insécurité et la discorde, la peur et le tiraillement, quand elle leur demande d’être là, simplement ?

Combien sont-ils les parents qui dans l’effervescence des jours heureux et de l’union sacrée ont lu ce texte de Saint Paul ?

« J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.
J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.
J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.
L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;
il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ;
il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.
L’amour ne passera jamais. »

(1 Cor 13, 1-8)

Ainsi donc, l’amour supporte-t-il ? Endure-t-il ? Espère-t-il ? Si vous n’en êtes pas capables pour vous-mêmes, faites-le pour vos enfants : ils en valent la peine ! Je souffre des enfances broyés par nos séparations. Je sais ce qu’on dit : « ils s’en sortent bien ! » ; « c’est mieux ainsi pour eux. » ; « ils se séparent mais font très attention ». Voiles pudiques sur nos chutes, et lots maigres de consolations : aucun enfant n’en sort parfaitement indemne. Comment pourrions-nous parents être pour eux une béquille suite aux accidents de la vie si nous leur blessons le flanc ?

« Aimez-vous les uns les autres. » nous disait Jésus. Si la parole est belle, l’est-elle tout autant si l’on vous dit « Supportez-vous les uns les autres » ou « Endurez-vous les uns les autres » ? Pourtant, vous êtes si nombreux à vous quitter que la règle devient l’exception, et l’exception devient la règle. Est-ce donc une fatalité que d’en finir ? N’y a-t-il pour un couple sur deux rien de mieux à chérir que la rupture ? Sommes-nous si mauvais à nous aimer que nous ne trouvions d’autres ressources, d’autres mains, d’autres ressorts, d’autres astuces, d’autres exemples, d’autres forces pour nous aimer encore ? Pas forcément seuls. Pas forcément tout de suite. Pas forcément sans douleur. Saurons-nous substituer un peu de doute qui grossit à un peu d’espoir qui guérit ? Sommes-nous si incapables de renoncer un peu plus à nous-mêmes pour sauver un peu du monde de nos enfants ? Les séparations déconstruisent tellement de choses…

À tous, je vous en conjure : si la séparation de deux parents pointe le bout de son nez, elle est autre chose que leur affaire. Elle nous concerne tous. Trop de maux ne le sont que davantage de familles qui se déchirent ou se démantèlent. Au doute qui broie, qui lacère et qui décompose un amour, par pitié, pour nos enfants, esperez et faites espérer en l’un et l’autre.

Parents de misères, quand vient le doute, ne blessons plus Mélissa. Tenons bon. N’abandonnons jamais. Gardons ferme l’Espérance de tous nous sauver.

Pierre Martineau

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