Je ne vais pas m’enthousiasmer de la mort de qui que ce soit, et le décès d’Anne Bert n’a rien d’une réjouissance. Cependant, alors que son histoire s’est écrite définitivement, nous allons pouvoir prendre tout le recul nécessaire à la situation pour reparler de ce faux débat qu’est l’euthanasie de madame Bert.

Anne Bert, atteinte de la maladie de Charcot, n’a pas souhaité l’affronter. Son existence n’était sans doute pas des plus agréables, mais son décès intervient à un stade où elle n’était ni mourante, ni atrocement souffrante. Bien sûr, je reste toujours très prudent en affirmant ce genre de choses, car si quelque chose reste éminemment subjectif et difficilement mesurable, c’est la souffrance que peut vivre quelqu’un dans la difficulté. Mais objectivement, de nombreuses personnes vont en apparence bien plus mal qu’elle ne l’était. On aura vite fait de m’inviter à vivre sa vie à sa place, et on aurait raison si on se refusait à un peu de distance pour traiter le sujet de fond.

Anne Bert souhaitait mourir. Elle ne souhaitait pas mourir parce que sa vie ne valait plus la peine d’être vécue. Elle souhaitait mourir parce qu’elle craignait ce que la maladie ferait d’elle, progressivement. C’est une crainte qu’on peut comprendre, et je serai bien en peine de savoir comment je vivrai la souffrance si elle s’imposait à moi. Mais elle n’était pas mourante et n’a vécu aucune agonie. Selon elle, l’agonie est une situation qui prive un être humain de toute dignité. C’est en tout cas ce qu’affirment indirectement l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité). Elle n’était pas au seuil de la mort, ni même en train de vivre l’atrocité des souffrances terminales. C’est important de le savoir, car son envie de mourir s’appuyait sur sa propre idée de la mort, et sa perception de la dignité, voire sur sa difficulté à vivre les premières souffrances qui se présentaient à elle.

Anne Bert était en colère contre le droit français. Selon elle, le droit français aurait dû accéder à sa demande de mourir. Si elle n’est ni atrocement souffrante, ni mourante, l’Etat français devait donc, selon elle, accéder à son envie toute subjective de mourir. En réalité, Anne Bert était en trop bonne santé pour nous faire croire que son combat concernait la fin de vie. Elle souhaitait mourir, et c’est désormais le cas. Si l’euthanasie belge autorise à tuer des gens non mourants, comment imaginer remettre en question face à Anne Bert nos lois sur la fin de vie ? C’est d’un tout autre débat dont on parle ici, celui de tuer instamment celui qui le demande. Le cas de Madame bert est éclatant de vérité et je la remercie : le masque est tombé. L’euthanasie ne concerne pas les mourants, mais tout ceux qui diraient un jour « Je veux mourir. » C’est-à-dire potentiellement tout le monde.

Je ne danse pas sur les tombes des gens, et si elle a souhaité mourir, on trouvera sans doute dans son existence des raisons qui l’y ont conduite. Cependant, chaque fois qu’une personne attire sur elle les projecteurs pour défendre l’euthanasie, il n’est jamais question de fin de vie, mais uniquement de l’envie de mourir. L’ADMD et consorts ne militent pas pour la fin de vie des patients en phase terminale, ceux là même qui luttent au quotidien contre la maladie et la souffrance. Ils sont le club des gens qui ne souhaitent pas souffrir un jour et souhaitent mourir quand ils le décideront, tout en refusant catégoriquement de se suicider alors qu’ils en auraient les moyens. Je crois là qu’il y a plus que la crainte d’un train, d’un revolver ou d’un médicament. Il y a une croyance que tout leur est dû, même la mort, ce qui est aussi effrayant qu’étonnant. Puis il y a une lâcheté amère de ces gens à assumer. Puisqu’ils veulent mourir, c’est à la société de porter la responsabilité de leur propre suicide. C’est ainsi, selon eux, que l’on meurt proprement.

Je ne méprise pas ceux qui veulent mourir. La vie est parfois très dure pour certains. D’une part, ceux qui l’expriment atteignent des sommets de désespérance qui leur font oublier les caméras et la revendication mortifère. Il y a toujours quelque chose d’étonnant à voire des personnes appeler les journalistes quand leur souhait est de mourir. D’autre part, si l’on tuait ceux qui en font un jour la demande, on répondrait à la désespérance par la désespérance. Allons-nous confier nos agonies à ceux qui n’espèrent plus rien, alors même que par essence, ce moment mérite un regain de soutien, d’espérance et de compassion ?

C’est un choix de société. Ce n’est pas un sujet de la loi de bioéthique sur les mourants. C’est un sujet de civilisation sur nous-mêmes, la souffrance, et notre espérance à la dépasser. Si donc nous sommes incapables de transformer la souffrance, c’est elle qui l’emporte et notre seule solution est de supprimer les souffrants. Et puisque supprimer un souffrant est déjà trop tard, il vaut mieux le faire partir avant qu’il ne souffre. C’est cyniquement notre seule option vers un supposé bonheur, du moins en apparence.

Je veux mourir dans la dignité. Si la maladie m’ôte toutes mes capacités, et me submergent de souffrance, je sais que le seul moyen de traverser une telle épreuve est que vous souffriez avec moi, et continuiez à voir en moi un être digne d’être aimé, jusqu’au bout. Ce sera un effort pour moi, mais aussi un effort pour vous. Si demain l’euthanasie se légalise, je ne serai qu’un poids pour vous, et l’ADMD aura finalement raison. Sans votre amour et sans votre compassion, le plus digne serait encore que je meure.

Pierre Martineau

Crédit photo : Capture Radio France 6 Septembre 2017