Si personne n’avait vraiment entendu parler d’Anne Bert jusqu’ici, il est désormais devenu impossible d’y échapper. Conformément au tapage médiatique nécessaire à toute campagne pro-euthanasie, il fallait que la rentrée se solde par un amoncellement d’articles évoquant sa décision de se faire euthanasier à l’étranger. Une fois n’est pas coutume, un cas particulier est déniché afin d’extraire toutes nos larmes de compassion, et rendre l’euthanasie plus acceptable et plus humaine.

Le combat est inégal. Etre porteur de la maladie de Charcot, comme de l’esthésioneuroblastome de Chantal Sébire autrefois, n’a rien d’enviable. La maladie a ceci d’insupportable qu’elle fait souffrir, certes, mais aussi qu’elle gagne la partie de la communication et de l’émotion. Dans un tel contexte, il devient compliqué de faire la part entre le digne et l’indigne, entre la vigueur et la décrépitude, entre l’égoïsme et l’amour. Pourtant, l’humanité n’aura pas attendu les bonnes intentions mortifères des pro-euthanasie pour se pencher sur la question. Après avoir été extraits de l’archaïsme des sacrifices humains, nous voilà en passe de leur redonner une nouvelle vie. Mais la question de la mort, de l’agonie et de l’accompagnement ne se résolvent pas à coup de reportages grands publics.

Ces cas exhibés sans ménagement n’ont en réalité rien à faire dans le débat. L’euthanasie est initialement posée sur la table comme étant le problème de personnes en fin de vie, incurables, qui souffrent et pour lesquelles on hésite entre le soin – inutile – ou la mort. La question originelle est : doit-on se permettre de tuer un être humain dont la souffrance est insupportable, et pour lequel on ne peut rien ?

Poser correctement le problème, c’est déjà y répondre en partie, et cela permet de voir combien le tapage médiatique en question est complètement hors sujet. Qu’on eût parlé de Chantal Sébire auparavant, ou d’Anne Bert désormais, la thématique est passée d’un droit de tuer dans des situations extrêmes, à un droit de demander à mourir avant que la situation extrême ne se produise. Avant même d’avoir voté une loi, un glissement s’opère du cas exceptionnel vers des situations bien plus ambigües.

Les deux cas que j’évoque laissent perplexe. Bien sûr, je n’ai pas à contester la souffrance physique et morale d’une personne ; je ne vis pas ce qu’elle vit et j’aurais tort d’affirmer qu’une situation est supportable ou non. Par contre, face caméra, je vois des personnes en pleines capacités, si elles le souhaitent, de se suicider par elle-même. Loin de les encourager à le faire, j’ai pourtant quelques réserves à l’idée qu’elles se dédouanent de porter la responsabilité de leur propre mort pour la transférer à quelqu’un d’autre, ou la diluer dans nos responsabilités collectives. Cette précision est importante puisqu’on échappe ainsi aux cas exceptionnels mentionnés précédemment pour s’intéresser à tout autre chose : l’envie de mourir, et le droit supposé à ce qu’un autre l’exécute.

Autant dire que le sujet change complètement de dialectique. S’il s’agit de tuer volontairement quelqu’un pour qui on ne peut rien faire, l’absence d’issue pourrait rendre cet acte plus tolérable. Par contre, autoriser l’euthanasie pour des gens qui certes vivent une souffrance, mais en s’appuyant sur l’expression du désir de mourir, voilà qui devrait soudainement nous rendre très prudents. Si l’absence d’issue est un fait objectif et constatable, dans la mesure de nos capacités médicales, l’envie de mourir est beaucoup plus volatile et incertaine. On se permettrait donc d’aider qualequ’un à mourir parce qu’il en a l’envie… Admettre une telle éventualité ne peut qu’entraîner des dérives, justement parce qu’elle repose sur un ressenti. Dans quelles mesures cette envie est ancrée ou non ? Que réserve l’avenir pour ainsi se permettre d’y mettre un terme ? Est-ce une envie de mourir à cause de la maladie ou à cause d’autre chose ? Puis-je faire quelque chose dans sa vie qui viennent contrarier cette envie ? Il n’y a pas besoin d’être atteint de maladie grave ou incurable pour ressentir en certaines situations un désespoir ou une souffrance tels qu’on veuille s’en aller. En définitive, autoriser le suicide assisté pour des personnes malades nous oblige : plus tard, il faudra accepter le suicide assisté pour des personnes non malades. Le mourant sert donc de prétexte pour inventer un nouveau droit : exiger qu’on me tue car me laisser dans mon désespoir serait inhumain.

Il est présomptueux d’appeler ça de la « compassion » (étymologiquement « souffrir avec »). En réalité, abréger les souffrances (ou vouloir les éviter à tout prix) n’est plus du tout de la compassion. Pire encore, on transforme les malades « qui restent » en un poids pour la société. Puisque demander l’euthanasie est un acte d’amour supposé pour soulager ses proches et ne pas « leur imposer ça », doit-on considérer que vouloir vivre est égoïste, et devient une contrainte inhumaine pour un entourage ? Déguiser l’acte létal en acte d’amour réduit le malade à sa maladie, et le rend responsable. Mais est-ce au malade de s’excuser d’être malade ? Quelle image leur renvoie-t-on s’ils ne veulent pas mourir ? Loin de combattre la maladie, chaque euthanasie rend la présence d’un malade beaucoup plus lourde à porter et supporter, au point qu’il en devient gênant.

Comme l’avortement eugénique, l’euthanasie est la réponse facile pour nous, bien portants, face à ce qui en réalité nous effraie en profondeur. Notre monde abhorre la souffrance, au point que l’idée même qu’on ait à souffrir un jour terrorise. Nous créerons alors un monde où l’on mourra plus de la peur de souffrir que de la souffrance elle-même. Un monde où la compassion ne se peut survivre puisqu’elle nécessite d’accepter la souffrance quand celle-ci nous dépasse (tout en la rendant moins ravageuse). L’euthanasie est en réalité un symptôme de notre société, nouée par une peur maladive de la souffrance, et par ses doutes à la surpasser.

Si l’on peut s’installer si confortablement dans l’idée que tuer est légitime, c’est parce que cela nous arrange bien. L’euthanasie, comme l’avortement, n’est pas au service de celui qui souffre mais qui ne meure pas. Au contraire, elle est au service de tous ceux qui vivent et ne souffrent pas, leur assurant un avenir plus tranquille et plus radieux. Il n’est pas anodin que l’euthanasie apparaisse dans un monde sécularisé, et il n’est pas impossible qu’elle ait quelque chose à voir avec un monde sans Dieu. On sait combien la souffrance percute nos vies, nos questionnements, notre vision de Dieu, de notre foi et de l’au-delà, et toute notre existence. Chrétiens, on sait aussi combien elle a servi de tremplin à la victoire éclatante du Christ sur la mort. Pour autant, d’aussi pieuses considérations ne peuvent voir le jour que si la souffrance, sans la désirer, nous interpelle.

A contrario, l’euthanasie est une victoire de la mort sur la vie, des forts sur les faibles, des bien-portants sur les malades.

Pierre Martineau

Crédit photo : Théophile Trossat pour « Le Monde »