Article paru (en version courte) le 11/05/2017 sur Boulevard Voltaire

J’aurais aimé avoir à écrire autre chose suite à ces deux tours de l’élection présidentielle, car la situation française est passée en quelques jours de préoccupante à très préoccupante. Il ne s’agit pas d’attribuer à la seule élection d’Emmanuel Macron les prochains dangers qui arrivent, mais surtout d’analyser objectivement la voie que les français se choisissent.

Bien sûr, je suis loin de penser que les questions économiques ne représentent rien pour un pays, et qu’il faille les mettre sous le boisseau. La France souffre d’un déficit de bénéfice des richesses qu’elle produit, au grand dam des entrepreneurs, les plus à même de comprendre, puisque les salariés sont soigneusement empêchés (non par les patrons, mais par l’Etat) de voir le fruit de ce qu’ils produisent. L’économie ne se régule pas à la schlague étatiste, pas plus qu’elle ne s’ouvre à tous les vents sans discernement. Pour bien parler d’économie, il est normal de jouer à l’économiste. Cependant, les questions économiques sont aussi essentielles parce qu’elles sont le véhicule pratique et incontestable des directions qu’on souhaite nous faire prendre, dans un domaine où le monde anglo-saxons excelle. La France étant prisonnière de sa culture de l’« être » (mais est-ce un déshonneur ?) face aux cultures du « faire » et de l’« avoir », elle peine à trouver sa place dans la mondialisation. Semi-consciente des plumes qu’elle y laisse, elle tatonne à trouver les solutions qui lui sied, misant tout sur son élite mondialisée (i.e. social-libéralisée) à son tour, qu’elle déplore pourtant.

Quand un économiste croise un économiste, de quoi parlent-ils ? D’économie, pour sûr. Quand un patron rencontre un autre patron, de quoi soupirent-ils ? D’économie, toujours. Mais quand un politique croise un autre politique, de quoi s’extasient-ils ? D’économie, bien sûr. Quand un député bataille un autre député, de quoi ferraillent-il ? D’économie, encore. Quand un avocat rencontre un autre avocat, de quoi plaident-ils ? D’économie, mazette ! Et quand un journaliste rencontre un autre journaliste, de quoi s’informent-ils ? D’économie, pour tous.

Tous donc, économistes en puissance, ont adopté une grille de compréhension au regard de ce seul critère. Déjà en 2010, je déplorais que nos fraternels échanges de réveillon se concentrent sur une perspective purement économique de la crise grecque. Un tel prisme tend à rendre parfaitement incompétent dans le domaine des idées, celles pourtant qu’ils aiment à brandir, mais bigrement plus complexes que des colonnes crédit-débit. Raison pour laquelle ils adopteront les mêmes – puisqu’il en faut en France -, ce qui rend bien plus simpliste l’analyse des faits et la lecture du monde, d’autant qu’elles leurs parviennent « packagées ». Or, les idées (mais devrais-je dire les idéologies) sont loin de se cantonner à l’économie seule, et c’est bien là que le bât blesse. C’est ici que se joue la belle alliance du libéralisme et du socialisme, l’un apportant à l’autre ce qu’il est incapable de produire.

Le monde anglo-saxon, suprématie habile de l’économie planétaire, fait prendre au reste du monde ce virage social-libéral, conjugaison harmonieuse de l’individualisme qui « like » et consomme avec le nivellement, rendant semblable deux éléments entre eux. En réalité, il s’agit là du sujet de fond. C’est également l’enjeu qui confronte les peuples et les élites, les campagnes et les mégalopoles, les salariés et « les patrons », les hommes et les femmes, les hétérosexuels et les homosexuels, la famille traditionnelle et « les familles » contemporaines, le devoir et le droit, l’esprit et le corps, l’être et l’avoir, la construction et la déconstruction.

Cela fait beaucoup, j’en conviens. Voilà pourquoi nous parlons de civilisation. A l’heure où la pyramide Maslow explique tout, on aura pris soin de mettre l’économie au cœur de nos besoins, de celui de manger jusqu’à celui de s’accomplir. Quand la crainte principale est de manquer d’argent, de perdre son emploi (économie toujours), ou de s’accomplir exclusivement par le travail (vous aussi mesdames), je vois mal comment on pourrait s’intéresser aux fondations d’une société, aux rapports entre les hommes et les femmes, au délitement du tissu social, aux transformations culturelles, aux conséquences de l’immigration, etc. Cela relève aujourd’hui de ces sujets dont on trouve qu’ils « sont importants » tant qu’ils ne mettent pas en danger l’économie. Comme si le seul moyen de trancher les questions politiques dépendait de l’avenir de ce qu’il y a dans la gamelle.

J’ai beau déplorer une telle perception, nous sommes en démocratie, et les français décident de leur avenir. En réalité, derrière toutes nos clameurs anti-fascistes, les bruits de bottes laissent place aux tintements de monnaie. Tout le monde pense à l’argent : de l’extrême-gauche jalousant le « patronat » et les politiques, jusqu’aux sociaux-libéraux, en passant même par les catholiques préférant voter Fillon plutôt que Poisson, puis Macron plutôt même que s’abstenir. Chacun vote en fonction de la distance qui le sépare de l’économie, et non en fonction des idées, fussent-ils des idéaux.

Pourtant, la civilisation se joue désormais, et beaucoup le savent. Tous les indicateurs montrent une décadence et un déclin de la nôtre. Conscients qu’il n’y a pas de fatalité, considérons que c’est le choix des français de décliner puis mourir supposément un peu plus riche mais sans consistance. Le nivellement (tout socialiste celui-là) des familles, des cultures, des pensées, des idées, des âges, des sexes, des êtres, des langues, des nations, du travail, de l’art, etc. ne saura les alerter. Le libéralisme n’a pas d’odeur, et le socialisme ne fait pas de bruit. A eux deux, ils n’épargnent plus grand-chose au nivellement pourtant souhaité et affiché par quelques-uns. Qui détient le cordon de la Bourse n’a plus beaucoup de souci à se faire, si ce n’est l’exaltation permanente de l’individu, entité économique, pour mieux le noyer dans la masse et ses comportements. A niveler les cultures, le français politisé et idéologisé laisse place au citoyen du monde qui aime le love, le truc de ouf, qu’il reçoit de ses réseaux sociaux, via son « téléphone intelligent » (plus que lui-même désormais ?). Mieux s’ouvrir au monde pour mieux se couper de soi-même (ce soi-même qui nous effraie plus qu’autre chose), c’est-à-dire son être, sa famille, son village, sa rue, sa nation, sa culture ; et ses faiblesses. Tout ce qu’on lui apprend désormais à relativiser voire détester, obstacle au mélange béat des cultures, dans un désormais traditionnel et pléonastique nivellement par le bas.

Je déplore des politiciens médiocres, as de la communication indigeste, pour mieux cacher le néant des idées. J’entendais certains déplorer que plus une équipe politique ne sait s’entourer d’intellectuels, me fussent-ils opposés en idées, alors qu’ils se bardent de communicants. Le débat invectivogène de l’entre-deux tours en témoigne. Deux acteurs vidés de tout corpus idéologiques attendaient d’en découdre sur le plus que jamais petit écran. « Miroir, ô beau miroir, qui a la plus grosse ? »

Je m’excuse de telles banalités, à répéter pourtant tant qu’on les laissera gouverner. L’élection de Macron n’est que le reflet des idées qui l’emportent. Non qu’elles nous plaisent, mais bien parce qu’en sortir nous effraient. Les français ont le droit de renoncer à leurs spécificités et à leur civilisation, et finalement à eux-mêmes. Pourtant, Dieu qui vomit les tièdes vomit probablement les citoyens du monde, plus attentifs à ce qui se passe à l’extérieur qu’à l’intérieur, désormais vide. La nature, on le sait, en a horreur. Pour ma part, je perçois mal comment d’autres ne pourraient pas y prendre leur place ; et puisque les français y consentent, ce n’est plus qu’une question de temps.

Pierre Martineau

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