Il est toujours complexe voire hasardeux d’aller dans un débat qui touche sur la Sécurité Sociale en France, et globalement sur le système ultra-distributif que nous avons créé. Foncièrement, chacun sait dans un coin de sa tête que nos systèmes allocatifs et de sécurité sociale sont devenus fous et intenables. Mais peu de gens s’y intéresse vraiment ; peu essaye de comprendre les multiples travers qu’ils couvent ; peu de gens maîtrise même les sommes et mécanismes mis en jeu. Le système que le « monde nous envie » est une vieille mégère soigneusement préservée par de somptueux apparats. Il n’empêche : elle est objectivement très contestable, bien que chacun de nous pense potentiellement en profiter à un moment donné. Rien de mieux qu’un exemple concret pour comprendre ce qu’elle produit.

Il se trouve que nous employons une aide à domicile, principalement pour du ménage. Il est vrai que c’est une aide non négligeable dans la vie au quotidien. Cette aide, dans l’absolu a un coût. En plein tarif, c’est environ 22 euros de l’heure dont on devrait s’acquitter. Une aide pour riches donc ! Heureusement, nous bénéficions d’un système avantageux d’aides sociales, pour des personnes seules, agées, après une naissance, etc. Autant de cas que notre système privilégie, conscient de la difficulté que génèrent ces situations. Dans l’absolu, rien à redire.

Mais quand il y a des droits, il y a aussi des fins de droits. C’est ce moment où si vous voulez continuer à avoir une aide à domicile, vous devez payer plein pot. Jusqu’ici tout est parfaitement normal. De facto, nous réduisons la voilure pour profiter de quelques heures par mois, mais pas autant qu’avant. Pourtant, cette baisse de régime a suscité un petit coup de fil de l’organisme, qui aimerait savoir ce qui se passe.

Ce qui se passe, c’est qu’en passant en tarif plein, l’organisme sait très bien qu’on va lui demander moins d’heures. Du coup, il nous propose de « petits arrangements ». Si Madame va voir son médecin et lui demande un certificat, elle pourra bénéficier de l’aide pour « maladie de la mère ». Cela permettra de bénéficier d’une aide pour 6 mois (probablement renouvelables). Ce sera un petit mensonge, mais le médecin le fera sans problème, car « ils le font tout le temps en général ». De toute façon, s’il refuse, nous pourrions aller voir un autre médecin.

Mais si on s’interesse concrètement à ce qu’il se passe, voici le parcours des splendides cotisations que le monde nous envie :

  1. Vous (ou les autres) cotisez sur votre revenu ou sur votre pension de retraite, ou globalement tout ce que vous touchez. Certaines cotisations vont à la Sécurité Sociale, d’autres à la CAF (Caisses d’allocation Familiales). Ce ne sont pas les seules, bien sûr.
  2. Une partie de l’argent sert à rémunérer de gentils monsieurs et de gentilles dames qui traitent « les dossiers », et globalement tout ceux qui « gèrent ».
  3. Vous allez voir votre médecin qui vous donne le certificat pour « maladie de la mère ». La consultation vous coûte 25 euros, mais la Sécurité Sociale vous rembourse. Elle n’ira pas vérifier si vous êtes bien malade.
  4. Votre certificat en poche, l’organisme ne vous demandera plus 22 euros, mais par exemple 8 euros pour une heure d’aide à domicile. Le restant (soit 14 euros) sera réglé par la CAF.
    En réalité, la CAF ne va pas régler 14 euros, car l’organisme ne facture pas le même montant à la CAF et à vous. Elle négocie directement ses tarifs avec eux. En l’occurence, le tarif négocié est de 28 euros environ. Ce qui veut dire qu’une heure de ménage aidée par la CAF coûte plus chère qu’une heure de ménage sans aides payée par le client. Etrange différence.
    Au passage, cela signifie qu’il y a des négociateurs de tarifs à la CAF, que vous payez grâce aux cotisations, chargés de faire profiter tous les cotisants (c’est-à-dire nous tous) de « tarifs exceptionnels » (plus élevés).
    La CAF non plus n’ira pas vérifier si vous êtes malade. Elle a la preuve du médecin que c’est le cas et que vous êtes élligible à l’aide sociale.

En résumé, dans mon exemple, voici ce que produit le système que le monde nous envie :

  • une cotisation obligatoire (Sécurité Sociale et CAF, entre autres), qui vous promet les pires sanctions si vous ne payez pas (grâce au nébuleux RSI, des entreprises ont fermé à cause de ça, détruisant les emplois avec). On notera d’ailleurs que ce système a transformé l’entreprise en percepteur, ce qui n’est absolument pas son rôle, car la cotisation vous concerne, et non l’employeur. Ce système sanctionne sans ménagement celles et ceux qui ne cotiseraient pas, au point que le contrôle d’une entreprise se fait non pas un service juridique lié au ministère de l’économie ou du travail, mais par l’URSSAF, qui n’existe que pour engranger vos cotisations.
    Dans l’absolu, il serait beaucoup plus respectueux pour la société dans son ensemble que chacun de nous touchions l’intégralité de notre salaire et que nous procédions nous-même au règlement des cotisations. Nous aurions d’ailleurs une meilleure vision de ce que nous coûte ce système si vertueux.
  • Loin d’assurer un service simple d’assurance, la Sécurité Sociale et la CAF fausse le marché, en posant des tarifs dont personne n’est vraiment en mesure de justifier la pertinence. Dans notre cas, si j’ai bien compris, la CAF  négocie autant de fois le tarif qu’il y a d’organismes d’aides. En l’occurence, on ignore pourquoi une heure de ménage payée par la CAF couterait 6 euros de plus qu’une heure payée par vous. Ceux qui négocient ces tarifs doivent d’ailleurs être rémunérés, grâce à vos cotisations, de facto plus élevées.
  • L’organisme d’aide à domicile, loin d’être idiot, a tout intérêt à vous faire profiter au maximum du système, puisqu’on parle de son chiffre d’affaires. Là où un service commercial souhaiterait vous vendre plus d’heures, le service « social » vous invite cordialement à bénéficier de toutes les aides du système, que cela soit pleinement justifié ou non. Il existe probablement une multitude de « niches sociales » similaires vous rendant à peu près élligible à une aide si on arrondit grossièrement votre situation, car contrairement au payeur, le bénéficiaire n’est pas ou peu contrôlé. Ici, ni la Sécurité Sociale, ni la CAF n’effectuent aucun contrôle de la situation.
  • Quant au bénéficiaire, il perçoit mal ce qu’il cotise tous les mois, car on lui présente un salaire net, le seul qui lui est « palpable ». Dans l’absolu, au moment d’en profiter, il s’en contrefiche mais sait exactement ce que lui reverse le système. Ce montant-là, c’est important qu’il le sache. Il aura l’impression d’un système qui lui fait bénéficier de tarifs avantageux.

Dans un monde normal, tout ceci s’appelle de la corruption, où l’on soutire de l’argent à tous pour le distribuer à toutes une série de personnes qui ne diront rien. Tous les acteurs décrit plus haut en sont complices, et vous aussi si vous acceptez la proposition de cet organisme. Plus encore, ce procédé est un grand classique des dictatures pour contenir sagement une population et lui imposer un pouvoir politique. Il faut comprendre qu’elle est un outil politique pour percevoir l’importance de la maintenir, fraudes comprises.

Etant donné l’incommensurable nébuleuse des aides sociales, il est fort probable que nombre de cotisations subissent la même épopée, où tout coûte plus cher, et où des gentils organisateurs sont là pour vous aider à payer le moins possible, au détriment de la collectivité. Tout le monde est satisfait, car tout le monde est irresponsable.

Je sais qu’il est vilain de parler de la Sécurité Sociale ainsi. Mais comment ne pas esquisser un rictus d’ironie face à ceux qui hurleront ensuite après les « petits arrangements » de nos politiques, tels Fillon (affreux libéral qui veut toucher à la Sécu)  ou consorts, quand dans notre vie, nous userions de même stratagème à notre échelle. Il faut dire que dans un tel système, l’enjeu est simplement de fabriquer des tentations assez fortes pour qu’on ne puisse mettre à bas un tel mammouth de corruption. Tout le monde est trop petitement malhonnête, en profite et rien n’est illégal. Personne ne fraude vraiment, mais s’accomode un peu avec la réalité. Voilà pourquoi vous êtes attachés à votre système bien huilé.

Bien sûr, nous avons rappelé l’organisme d’aide à domicile, et refusé leur proposition. Grâce à nous, votre cotisation à la CAF devrait rester au même niveau. De rien.

Pierre Martineau

Si vous avez eu des expériences similaires, n’hésitez pas à les partager. Il est toujours assez complexe de faire comprendre en quoi notre système génère sans arrêt ce genre de situations.