Du 7 au 9 Janvier 2015, les frères Kouachi et Amedy Coulibali ensanglantaient la France après une « trêve » de 3 ans suite aux agissements de Mohammed Merah, en 2012. Deux ans après l’attentat de Charlie Hebdo, s’indigner a quelque chose de biaisé, fade et malvenu, tant on constate amèrement combien on en est toujours au même point. Pourtant, à titre personnel, il y avait eu un avant et un après Charlie Hebdo. Du moins, le pensai-je.

Aussitôt, j’avais cru que la gravité de ces événements allait marquer un tournant. C’est la première fois que s’est présentée avec assiduité à mon esprit l’idée inexorable d’une guerre civile. Parce que c’était violent, parce que c’était trop, parce que c’était revendiqué et signé, dans cette société sans Dieu, il n’y aurait pas de pardon. Nous avions tout : des images, des mots, des visages, afin de ne plus se tromper sur la nature du problème, ni sur la tangibilité de l’ennemi.

Je croyais à ce titre que des français légitimement exaspérés ne prendraient plus de précautions et basculeraient dans une réplique virulente envers les musulmans (car sinon, envers qui d’autres) ? Je croyais que la voie qui allait être empruntée serait un non-retour, et qu’un basculement vers une violence incontrôlée était inéluctable. J’avais même préparé dans mon esprit un discours nouveau pour y pallier : « Pas de surenchère ! », anticipation chrétienne de l’avenir, qui ne se leurre pas sur les réalités de la guerre, mais souhaite éviter à tout prix une mécanique incontrôlable, à la fois humaine et inhumaine.

Je croyais également que les musulmans allaient vivre un tournant. Devant ces faits, ils allaient être acculés de trier le bon grain et l’ivraie, de ne plus se réclamer d’un hypothétique « islam de paix » mais de choisir enfin parmi tous leurs islams. Bien sûr, on peut indéfiniment discuter de la religion, mais là il s’agissait, grossièrement, de choisir un camp, entre ceux qui veulent tuer et ceux qui sont et seront tués. Les mois qui suivirent les attentats firent l’objet d’échanges plus soutenus avec eux.

Je croyais enfin qu’un monde politico-médiatique allait, blême, ouvrir (au moins un peu) les yeux. La violence surplombait l’abîme idéologique et social contemporain à un point tel qu’il devait les laisser là, bras ballants, ravageant toutes les grilles de lecture de quarante années de certitudes. Plus qu’un échec, c’était un anéantissement d’un monticule de dogmes.

Mais j’avais tout faux. La machinerie médiatique et politique, infernale elle aussi, déployât alors ses milles recettes pourtant réchauffées. Elles semblent marcher encore dans un pesant microcosme qui irradie ensuite en France et dans le monde. J’oubliais aussi que le substitut de Dieu était l’idéologie, et qu’à l’échelle des événements, elle opérait tout autant. Si la civilisation consiste à ne pas répondre à la violence par la violence, est-ce bien elle quand elle répond par tant d’inconsistantes niaiseries ? Dénués de toute transcendance, les appels à ne jamais faire d’amalgames, écho à nos innombrables lâchetés, signifiaient finalement : « Encore un instant, monsieur le bourreau ». On connaît la triste suite, toujours en cours et trop prévisible, dans un faux semblant général qui réconforte sans doute certains. Au regard des attentats qui ont suivi, pas moi.

Pas d’amalgames ? J’ai joué le jeu ; et échanger avec ces musulmans qui « ne sont pas tous des terroristes » fut pour moi déconcertant. Le nombre de ceux qui « n’approuvent pas » mais excusent m’a réellement impressionné. Derrière un hashtag « #NotInMyName », il y a un rejet réel de la faute sur d’autres choses, sans farouches condamnations ni volontés d’éradiquer les dérives. Quelques voix discordantes ici ou là, bien vite rabrouées par la communauté. Pour le reste, à qui la faute ? La faute aux guerres ; la faute à notre monde ; la faute à l’islamophobie. En substance, jamais la leur. Ils ne voient pas le problème en leur sein, ils n’en ont donc pas à régler.

Coincés entre le néant d’un occident en perdition et la rengaine revancharde d’une communauté musulmane ambiguë, les chantres de la paix factice dansent autour du feu, comme dans une vaine danse de la pluie. Deux ans après, je ne crains pas l’Islam, et je ne crains pas le terrorisme. Ce sont des ennemis spirituellement et intellectuellement faciles à combattre pour un chrétien. A ce jour, je n’ai peur de rien ni de personne à l’exception de la lâcheté des lâches, qui pululent. Ce sont eux qui tuent aujourd’hui les victimes de demain. Alors, combien faudra-t-il d’attentats et de victimes pour abattre la lâcheté de mes contemporains ?

Pierre Martineau