(Article paru sur Boulevard Voltaire le 16/12/2016)

Ne nous méprenons pas : présenter l’uniforme comme synthèse d’une réforme scolaire en profondeur serait purement utopique et même grotesque. L’école républicaine est si malade qu’invoquer un bout de tissu serait dérisoire à côté de l’ampleur de la tâche. Il faudra bien plus que changer la forme pour mettre en branle les chantiers quinquagénaires de la déconstruction. Ces derniers ayant ratissé largement, on imagine mal pallier aussi facilement le phénomène.

Pourtant, il serait tout aussi impétueux de l’expédier au cagibi des vieilleries sans valeur. François Fillon, à juste titre, lui fit honneur dans sa campagne, et on constate de plus en plus son plébiscite chaque fois qu’on l’évoque (un récent sondage du Figaro montre que 6 Français sur 10 y sont favorables). Progressivement, les réticences tombent et l’emblème de la vieille époque résiste, y compris dans les bastions de gauche, là même où on s’attache à le discréditer.

Objet des turlutaines de sociologues, il n’aurait selon eux rien qui vaille puisque, dans l’absolu, il ne changerait rien. On se réjouira que ses détracteurs n’aient pas tant à lui reprocher, hormis qu’un tel accoutrement ne serait qu’un cache-misère. En ce domaine, ces experts s’y connaissent, eux qui supportent mal que le bac ne s’obtienne à plus de 80 %, que les chiffres plus que les couleurs fassent office de notation, que la connaissance du maître vienne heurter l’ignorance de l’élève ou que celui qui travaille puisse réussir mieux que celui qui musarde. En pourfendeurs des inégalités, les inventeurs du collège unique comprennent que l’uniforme aurait plus tendance à les déguiser qu’à les éradiquer ; ce qui est vrai. Cela perturbe leur prisme habituel : une mixité sociale, ça doit se voir ! Par conséquent, il serait dommage pour eux d’atténuer les problèmes qu’elle pose en ramenant les élèves sur un pied d’équité : le faire apprendre, sans s’occuper du reste.

Le reste, on le connaît.

Des différences sociales, qui relèvent plutôt de différences de milieux, de styles, de codes vestimentaires, et qui exposent l’enfant malgré lui à des chicanes lourdingues. La tyrannie des marques et son coût prohibitif pour les gens modestes envoient leurs meilleurs ambassadeurs, caïds et pimbêches de récréation. Les jeux de séduction, que l’intouchable mixité infantile renonce à désigner comme perturbateur scolaire (parmi d’autres), en particulier au collège. Une liste de sujets à la gravité relative, mais sur lesquels, quoi qu’on dise, l’uniforme a un impact direct. L’âge de raison étant précédé d’un pénible âge de déraison, il vient exclure de l’espace d’apprentissage l’amour, l’argent et la gloire au profit de la langue, de la science et du savoir ; et on aurait tort de penser que c’est une mauvaise chose.

Il se peut, en revanche, qu’il fasse obstacle à l’obsession égalitariste qui fait loi dans la nouvelle école républicaine. En rendant invisibles des inégalités pourtant persistantes, l’uniforme pose problème. Pour pouvoir s’indigner des inégalités du monde, on a besoin de les voir, de les sentir, de les toucher, et cela passe par une exhibition de leurs contrariétés. En évacuant des considérations parasitant l’apprentissage, l’uniforme serait donc une réponse directe à l’idéal égalitaire : à l’école, on ne lutte pas contre l’inégalité sociale, mais on l’esquive.

Le message eût été bon si l’école avait pour finalité l’instruction. C’est un peu différent quand on y vise l’éducation. L’école doit être alors un reflet de la société, où ces inégalités et autres considérations participent à son objectif, en s’autorisant à profaner son enceinte. On oubliera alors d’uniformiser l’apparence, au service d’un objectif plus grand et plus essentiel : uniformiser la pensée. Tout un programme.

Pierre Martineau