TF1 nous a fait l’étonnante surprise de diffuser un inédit de la récente production cinématographique française adaptant le mémorable conte « La Belle et la Bête ». Cette superproduction avait tout des grandes promesses tant la bande-annonce laissait entrevoir des moyens surdimensionnés, alliant d’ambitieuses images aux tons saturés, d’impressionnants effets spéciaux, des costumes taillés au cordeau et un casting digne de ce nom (à défaut d’être pourvu de talents). On comptera parmi les élus André Dussolier, peinant à relever le jeu inerte de Léa Seydoux et le prétendu acteur Vincent Cassel (dont on cherche encore les prouesses scéniques). Il fallait des noms, et les ont trouvés, à défaut d’exiger d’eux bien davantage.

On aura donc apprécié le soin particulièrement polissé des tableaux du film, à la hauteur de l’imaginaire collectif qu’inspire le conte d’une part, les puérils souvenirs de Walt Disney d’autre part, et la foultitude de précédents du genre fantastique, qui nourrissent nos rêves de châteaux, épopées, princes et princesses. Un pari audacieux et réussi s’il n’était ravagé par l’impertinente adaptation contemporaine, que je vous vous souhaite de ne pas avoir vue.

On aura rarement réduit le conte à si piètre valeur, et confiné son récit à si peu de finesse. On s’étonnait de voir Léa Seydoux, touchée par la grâce suite à « La vie d’Adèle », et on imaginait mal comment elle passerait du graveleux au féérique. La réponse était simple : elle n’y passa pas. La production aura eu beau jeu de soigner le décor, les robes, les coiffures et le maquillage, Léa ne fait pas envie, victime de son autoportrait et d’un réalisateur qui oubliait que le conte, genre éminemment subtil, vivait mal de sensualité, érotisme et désir charnel. La proscrite pudeur des temps passés avait réussi à susciter le désir que les plantureuses bluettes modernes parviennent à torpiller complètement. De surcroît, les voix mortes-vivantes se voulaient certainement pénétrantes, but ultime de toute façon impossible à atteindre tant leurs intonations transformaient naturellement le film en « Plus bête la vie ». Quand on a compris cela, qu’une biche à poils se transforme en femme à poil n’est même plus une surprise.

Une fois de plus, on aura là la démonstration que le conte est désormais complètement anachronique, tant la génération « d’artistes » que l’on nous sert n’aura rien perçu ni de leur mystère ni de leur importance. La princesse ne les a pas fait rêver, car « ce n’est pas comme ça dans la vraie vie », et le prince leur apparaît consternant, lui l’affreux macho. De quoi réduire à néant leur aptitude à traiter du sujet, au point d’en exterminer toutes les composantes ambigües et essentielles, pour se concentrer à leur préoccupation première : la Bête va-t-elle réussir à se faire la Belle ? Pas besoin de faire un film pour savoir que oui, et ce que sublimait le conte, c’était de savoir comment. Ici, la Belle n’aura pas besoin de percer les mystères d’une Bête meurtrie et blessée, répugnante mais transformée de l’intérieur par la souffrance. En effet, la Bête d’aujourd’hui reste la même avant et après, qu’elle soit de peau ou de poils. La Belle, elle, n’est pas très difficile à convaincre : il lui suffira de sentir le souffle haletant des monstrueuses babines sur ses lèvres et sa poitrine pour que, malgré sa réprobation de la veille, elle s’engouffre dans ses bras à son retour. Inattendu ? Ou trop prévisible.

Cette superproduction est dans la lignée des démolisseurs de contes de ces trente dernières années. Génération blasée et démolie elle-même, elle ne perçoit de l’amour que la chair, et du conte que l’effervescence. Sans idéal et sans morale (car au fond, il s’agissait là de la même chose), le conte est une histoire à dormir debout, à moins d’en faire une histoire à aimer coucher. On a la femme qui se laisse saisir. Mais fût-elle insaisissable ? On a l’homme qui la prend. Mais l’a-t-il vraiment aimée ? De quoi finir ce film à la française : ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Deux.

Pierre Martineau