A ceux qui pensent que les 140 caractères de twitter sont trop peu nombreux pour délivrer un message devraient se pencher sur ce récent tweet de Marisol Touraine. On aura rarement réussi à aussi bien résumer une pensée hédoniste, individualiste et consumériste en si peu de mots (et d’images). En effet, du fond à la forme, tout ici dessine au pastel gras le désormais idéologique « rainbow », dans toutes ses teintes. Il faut dire que relayer une campagne de prévention contre le sida donne généralement le ton, auquel s’ajoute la sempiternelle leçon de la gauche morale. Hashtag « love is love »*.

Au commencement était le verbe AIMER, dont la teneur était telle qu’on aurait apprécié ne pas y mettre tout et n’importe quoi, tant il touche à notre être en profondeur. Son sens était tellement grand que l’Homme y répondait par de grands désirs, qui demandait un engagement entier pour y répondre. Dans le sillon judéo-chrétien, il s’est dilaté encore davantage, l’Eglise ayant pris une certaine avance à en explorer les déclinaisons (dont tout un pan se décline dans la complémentarité entre l’homme et la femme). Ainsi, l’amour s’est constitué de deux ailes, charmante conjugaison de sentiment et de volonté. Puissamment ancré dans les désirs de beaucoup (encore aujourd’hui), son exigence en assurait la profondeur. Ceux qui s’y sont attelés ont à témoigner à la fois de l’effort qu’il représente, et de la satisfaction qu’il apporte. Pourtant, cette exigence est aujourd’hui devenue obstacle à d’autres fins moins honorables. On voit désormais sa précarité puiser dans un hédonisme adolescent, un individualisme complexé et un consumérisme insatisfait. Le tweet de Madame La Ministre en est un parfait résumé.

Le grand dépeçage de l’amour remonte à plusieurs décennies, quand il a fallu admettre que les échecs de quelques uns devraient être permis à tous. Je parle bien évidemment du divorce, dont on comprend la tentation à l’échelle d’histoires individuelles, mais dont l’institutionnalisation, la simplification et donc la banalisation a permis de transformer l’échec de quelques uns en échecs de masse. A l’heure où beaucoup ne se marient plus, et où seul un couple sur deux ne divorce pas, aimer durablement relève du miracle. On ne croit plus qu’il soit ni possible, ni même humain de choisir pour sa vie entière une unique personne. Cela pourrait rester un débat d’apothicaires philosophes (« Chacun fait ce qu’il veut de sa vie ! ») si les conséquences sociales n’eurent été aussi désastreuses. Il serait trop long de les reprendre ici, mais le constat qui nous intéresse est la dégradation substantielle de la relation entre un homme et une femme qui s’aiment, portés par l’aile seule du sentiment. La volonté quant à elle, violemment plombée, préfère parer à l’éventualité d’un échec plutôt que de risquer une relation à toute épreuve. On s’aime le temps qu’on s’aime, présumant que le sentiment passera et que c’est bien normal. « L’amour qui dure, c’est chouette ; mais l’amour qui plante n’est pas grave. » Une légèreté feinte face aux amours trébuchants, qui sonne faux. Malheureusement, elle façonne le monde dans lequel grandissent nos nouveaux enfants, et les prépare inlassablement à leurs malheurs de demain.

Cette campagne vient alors aux allures de « stratégie de l’échec ». Comme d’habitude, cette dernière sert autant à promouvoir les « pratiques libérées » en matières sexuelles qu’à prévenir du sida. L’hédonisme soixante-huitard flippe à l’idée de devoir remettre en question sa jouissance sans entrave, et s’il est malvenu de prôner la baise tous azimuts, il est par contre beaucoup plus admissible de se placer en maître bienveillant qui ne juge personne. Le sida a fâcheusement tendance à toucher en premier lieu ceux dont la sexualité dite « débridée » multiplie les partenaires. Aux antipodes de l’amour dont on vient de parler, elle s’entête cependant à lui donner le même nom. C’est en effet là l’essentiel : la campagne doit servir à vous redire combien l’amour engageant et exigeant envers un partenaire unique et l’amour frivole de relations instables est le même. Même nom, même profondeur et même valeur. Le sida tend injustement à démontrer l’inverse. L’urgence n’est-elle pas de présenter ces évidences sous un meilleur jour ?

S’aimer / S’éclater / S’oublier
Avec un amant / Avec un ami / Avec un inconnu
Coup de foudre / Coup d’essai / Coup d’un soir
Pour la vie / Pour un week-end / Pour une fois

On trouvera difficilement plus nivelé que cette présentation de l’amour. Tout se vaut, là encore, entre ceux qui mettront leur vie à approfondir l’âme de l’être aimé, et ceux qui mettront un soir à pénétrer son corps. Si chacun fait ce qu’il veut, et si je n’ai pas à juger des relations qui animent ces folles soirées, rien ne démontre aujourd’hui que les deux se valent et que l’amour n’exige pas autre chose, à commencer par du temps.

Personne ne s’étonne plus que les campagnes autour du sida ciblent explicitement les homosexuels, car il est de notoriété commune, chiffres à l’appui, qu’ils sont les premiers concernés par le sujet. Il serait par contre dommage qu’on fasse trop vite un lien entre le Sida et la cause de propagation du Sida. Pourtant, les comportements à risques (i.e. la multiplication de partenaires sexuels) sont parfaitement connus. C’est d’ailleurs pour des raisons équivalentes qu’il se propage aussi auprès de personnes hétérosexuelles dans d’autres pays du monde cette fois-ci. Etonnamment, dans le « melting-pot de l’amour » évoqué plus haut, il se trouve que le Sida cible davantage le #loveislove que le #loveislong. En constatant qu’il touche davantage les personnes homosexuelles, on comprend que cette population est plus amène au coup d’un soir (là où l’on s’oublie-pour-une-fois-avec-un-inconnu ?), ou en tout cas à multiplier les partenaires. Je ne suis pas si sûr qu’elle le désire, mais c’est en tout cas ce qu’elle fait en plus grande proportion que la moyenne.

Alors même que tous ces « amours » se valent, la campagne du ministère révèle le complexe récurrent de cette population face aux « autres » (ceux du coup-de-foudre-avec-un-amant-qui-s’aiment-pour-la-vie). Pour ces autres, le Sida est la dernière de leurs préoccupations car ils n’en seront de facto jamais victimes. La population homosexuelle, celle qui peine au contraire à construire une relation durable, qui exige un mariage pour tous – et surtout comme les autres -, et qui désire les enfants des autres, se voit de surcroit punie par cette fichue maladie, qui pourtant se moque de l’orientation sexuelle des gens. Ainsi, une campagne bienveillante permet de mieux occulter qu’être homosexuel et contaminé est une affaire de mœurs, et non de prévention. D’ailleurs, de telles affiches exposées dans les rues pour une population de 5 ou 6% (selon les sources) montre combien il s’agit en réalité de communication (pour ne pas dire de propagande).

On aura beau dire, cela fonctionne. Au-delà de la prévention du sida, dont le ministère se fout royalement (sinon il parlerait avant tout des comportements à risques), il y a là en réalité deux objectifs. Premièrement, il s’agit d’entretenir l’idée que de méchants homophobes dans ce pays haïssent tout ce qui touche de près ou de loin à l’homosexualité, avec un camp du bien, et un camp du mal. Sachant pertinemment que les personnes qui aurait aimé ne pas tomber nez-à-nez avec de telles affiches sont nombreuses, elle aura préféré leur couper l’herbe sous le pied, par un traditionnel procès en homophobie. La tolérance, c’est eux. L’intolérance, c’est vous. On évitera plus de subtilités. Deuxièmement, il s’agit de vous habituer, vous et vos enfants, à l’image d’Epinal du gentil couple gay qui s’enlace et s’embrasse. Si vous ressentez au passage la petite pointe de culpabilité suite au bref dégoût que vous a inspiré l’image, c’est encore mieux.  Enième campagne dans un long fleuve de rabachage médiatique, les couples homosexuels et hétérosexuels se valent parce que c’est ainsi. Les difficultés des premiers ne sont de toute façon que liées à la société intolérante qui les rejette, dont vous avez été une fraction de seconde l’affreux avatar. Il suffit de voir le ton sur lequel Marisol Touraine considère votre gêne (elle qui posterait sans hésiter un lovely tweet si elle apprenait que son fils était gay).

Enfin, il reste les enfants, eux qui auront la joie de découvrir ces belles affiches de prévention. Malgré les apparences, ne croyons pas que ceux qui ont fait la campagne s’en contrefichent. Je pense au contraire que c’est bien à eux aussi qu’ils pensent, car ils aiment à les projeter bien vite dans un monde d’adultes. C’est déjà ce qui se passe lors d’un divorce, d’une adoption par des parents de même sexe, ou quand on cherche à introduire l’idéologie du genre à l’école. L’affichage ostensible de l’homosexualité et des questions qu’elle amène dans notre monde « hétéronormé » doit les conduire au plus tôt sur des questions qui ne leur viendraient pas autrement (et moins encore s’ils grandissent entouré d’un père et d’une mère). C’est bien évidemment un des buts recherchés. Certes, ces affiches me gênent, mais les enfants sont la principale raison à leur retrait. L’enfant n’a pas vocation à être le réceptacle de tous les enjeux sociétaux, et encore moins quand ils touchent à la sexualité, à la violence ou à la mort. Ce bon sens élémentaire n’effleurait déjà pas les publicitaires. Il n’effleure pas plus les propagandes d’idéologues en croisade.

Alors #loveislove*, et love aurait du mal à être autre chose quand il ne veut plus rien dire. Et si je souhaite à mes enfants le meilleur, je les exposerai davantage à la durabilité du lien entre leur père et leur mère qu’aux ambitions éphémères gay-friendly que Marisol Touraine nous préconise. Ils sont encore un peu jeunes pour comprendre ce qu’est le Sida, l’homosexualité, la sexualité tout court et en quoi le hashtag « Love is love » et le hashtag « Love is dead » signifient exactement la même chose.

Pierre Martineau

*Love is love : l’amour est amour. On suppose que tout cela est censé nous dire « Dès qu’on aime, c’est de l’amour ». Reste à savoir ce qu’on appelle « aimer ».