Surfant sur la construction médiatique de l’image de Trump dans les médias, Raphael Enthoven a jugé bon de reprendre parmi tous les thèmes proclamés « polémiques » par le corpus médiatique celui qui aurait mérité le plus de pincettes, d’attention, de délicatesse, et de jugements autres que l’emporte-pièce. Il faut dire que la critique aura été facile, apposant aux discours anti-IVG tous les fantasmes convenus de l’emprise d’un intégrisme qui souffrirait de voir la femme s’épanouir dans son grand champ de fleurs (coupées à peine écloses).

Les tournures dialectiques n’y vont pas de main morte, l’interdiction de l’IVG étant en toute mesure qualifiée de « burkini des chrétiens », s’appuyant pour cela sur des propos de Trump (plutôt que ceux de l’Eglise elle-même) visant à « attraper les femmes par la chatte ». Et de mettre l’irrespect porté aux femmes et l’interdiction de l’IVG sur le même plan. On devra donc supporter de voir balayer d’un revers de main l’argumentaire lié à la vie humaine au profit des méchants chrétiens qui veulent interdire un droit aux gentilles femmes spoliées et exploitées par leur condition multimillénaire. Et Raphaël Enthoven d’expliquer :

Jamais les adversaires de l’IVG n’admettront la liberté de choix alors que les partisans de l’avortement ne voient aucun inconvénient à ce qu’on donne la vie si on le choisit.
Entre le refus d’un droit, et la défense d’un droit, il n’y a pas de symétrie.

Il semblerait surtout que la dissymétrie concerne davantage la considération qu’il porte aux arguments de part et d’autres, prenant pour argent comptant les droits qu’un féminisme s’arroge, et qu’il nous somme d’accepter tel quel. La dissymétrie concerne également le traitement médiatique à l’arme lourde pour faire accepter ce que les années ne suffisent pas à noyer dans « les mentalités qui changent ». Pourtant, tout ne devient pas un droit par le sceau immuable du progressisme, à commencer par un droit à tuer, fut-ce même un embryon. Raphaël Enthoven fait-il volontairement abstraction de la vie humaine, si rapidement écartée, que la femme qui avorte portait ? Est-ce par une objectivité salutaire qu’il balaie d’un revers de main la clé de compréhension d’une opposition à l’IVG de plusieurs décennies ? Par ce biais, nous somme-t-il de réduire à un archaïsme dégradant nos considérations contraires aux siennes ? Craint-il d’aller sur les arguments de fond pour se perdre ainsi dans un croquis grossier pour esprits faibles et convaincus ?

Je l’ai déjà écrit : parce que le talon d’Achille de l’IVG est l’IVG elle-même, ses « défenseurs » n’auront de cesse de culpabiliser ceux qui s’y opposent. Face à leur description idyllique, fantasmée et incontestable de l’IVG en droit universel de la femme, les « anti-IVG » n’en seront pas à leur première caricature. Si ces derniers perdurent, ce n’est pas par un intégrisme forcené, mais parce que la réalité de l’avortement se fait toujours plus ressentir dans les tripes des femmes de nos sociétés, et dans les méandres de nos responsabilités collectives. Raphaël Enthoven pourrait faire taire tous les anti-IVG du monde qu’il n’aurait aucun pouvoir sur les conséquences de ces actes dans le monde qui l’entoure. Face à ces réalités toujours plus flagrantes, il lui faudra trouver des injonctions toujours plus violentes, bien qu’il se soit d’ores et déjà bien surpassé.

En réalité, la vraie question est de savoir comment rendre l’IVG encore défendable et banalisée, en s’assurant de faire taire toute voix discordante. Par des procès diffamants de « retour à l’état de nature », et de « gouvernement du prédateur sur la proie », on ne reculera devant aucun qualificatif pour inventer des monstres liberticides qu’ils peinent à dégoter sur le terrain. Pourtant, l’IVG aurait-elle la vertu d’empêcher le viol ? De dispenser l’apprentissage du respect des femmes ? De diffuser l’attention particulière qu’elles inspirent ? De les libérer irréversiblement de leur affreusement naturelle disposition maternelle ? A vouloir mettre sur le même plan le respect de la nature humaine et la déviance blessante du viol, ne fuit-il pas les responsabilités que nous avons et de l’un, et de l’autre ? Pire encore, que dit Raphael Enthoven quand un employeur fait comprendre qu’une grossesse serait fort malvenue, ou quand un entourage pousse à « user de cette précieuse liberté » qu’est l’IVG ? N’est-ce pas là, aussi, un retour à l’état de nature ? Un gouvernement du prédateur sur sa proie ? Qu’il parle !

Mais s’il s’ensauvage autant, c’est probablement qu’il prend conscience que malgré les moyens déchaînés, il ne l’emporte plus. Le chien aboie ; la caravane passe. Dans quelques décennies, l’IVG inaliénable de tous les Raphaël Enthoven de la terre aura avorté. Et ça, c’est une certitude.

Pierre Martineau