S’il est une évolution importante de notre époque, c’est la place considérable, voire inconsidérée, qu’ont pris les statistiques d’une part, les sondages d‘autre part, dans une société qui se définit pourtant comme rationnelle. Etonnamment, ces contorsions de la réalité occupent une place prépondérante dans les raisonnements actuels, au point de flirter parfois avec la science divinatoire, voire la superstition. Cette dérive trouvant son apogée en politique dans leur consultation quasi-maladive, comme les sportifs consultaient allègrement Madame Irma à l’après-guerre.

La statistique reflet de l’individualisme contemporain

Olivier Rey, mathématicien et philosophe, donne une explication instructive à la prédominance des statistiques dans le monde moderne. En effet, il considère que certaines époques encore peu lointaines considéraient chacun comme membre d’un corps social, avec un sentiment d’appartenance plus forte à un ou plusieurs groupes dont on est membre (famille, village, société, nation, etc.). Cette appartenance portait à la perception d’un groupe ou de plusieurs de ses membres un crédit sur lequel s’appuyer pour la compréhension des choses. Petit à petit, l’individualisation croissante a fait glisser ces perceptions du groupe par l’analyse méthodique de chacune des perceptions individuelles, constituant ainsi un ensemble supposé neutre et objectif nécessaire à la compréhension des choses : la statistique. Elle constitue alors un élément où chaque individu, pourtant exalté individuellement, ne constitue finalement qu’un élément interchangeable d’un tout dont la vision grossière fait office de loi. Ce mécanisme est devenu d’autant plus prédominant que l’individualisme s’accentue. Revers de la médaille, la perception du groupe en devient éminemment suspecte et non avenue.

La statistique est devenue alors l’élément de référence de nos échanges, dont chaque chiffre peut potentiellement porter à « la bonne » interprétation. Sans nécessairement disqualifier la statistique pour elle-même, il faut d’une part rappeler qu’elle reste souvent une quantification parcellaire des choses, de laquelle on souhaite tirer une généralisation dans le temps et l’espace ; et d’autre part, il est très aisé de se contenter de certaines statistiques et d’en occulter d’autres. Elle n’échappe pas aux tristes lois de la nature humaine, qui visent à constituer des éléments de preuve tout en omettant d’en mentionner d’autres. Elle exige en définitive le même discernement qu’autrefois vis-à-vis de la perception d’un groupe.

De la statistique à la divination

Le virage que porte dans ses gênes l’invention ou le développement à outrance des sondages dans nos considérations chiffrées est éminemment intéressant et symptomatique de ce qui s’opère dans notre monde moderne. En effet, les statistiques déjà reflet de l’individualisme ambiant deviennent par le sondage presque divinatoires. Le processus de généralisation évoqué plus haut est devenu tel qu’elles font office d’arguments d’autorité en matière de perception de la réalité et d’anticipation de l’avenir. Il est étonnant de voir à quel point la réponse d’échantillons est expressément généralisée à toute une communauté. On ne compte plus les titres médiatiques affichant « les français pensent que… » sans que personne ne vienne vraiment en contester la teneur. Pourtant, on bascule par ce procédé à deux dérives majeures contemporaines.

La première dérive est le potentiel usage de manipulation du sondeur ou de son interprète, appuyé par l’argument du plus grand nombre. Les derniers exemples en date concernent probablement le Brexit ou l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. L’étonnement feint de nos journalistes « bernés par les sondages qui se sont plantés » est en réalité évocateur de la prédominance excessive et de leur influence dans l’opinion. Plus encore, sans l’avouer, on aime à utiliser le sondage dans le but de rendre réalisable ce que lui-même annonce. A prôner le NON au Brexit, ou à donner Mme Clinton vainqueur, on vise à la fois ce qu’on désire, et on espère ainsi influencer l’opinion publique elle-même. Ce double mécanisme (projection du désir et influence mondaine) est en réalité le même mécanisme que la prophétie auto-réalisatrice, celle-là même qui perturbe autant les personnes sensibles à la divination, tentant d’apporter un crédit indéfectible à ce type de pouvoir.

La seconde dérive est l’addiction des médias d’une part, des politiques d’autres part, à la consultation sondagière. Non pas que chaque sondage pris séparément soit l’alpha et l’oméga de leurs considérations, mais qu’il leur devient presque impossible d’analyser politiquement une situation sans s’y référer. Encore récemment, à peine les débats de la primaire terminés, les sondeurs sont consultés sur les tendances immédiates après le débat. La moindre petite phrase fait également l’objet de mille questions auprès de « panels représentatifs », et chaque élection elle-même donne lieu à de multiples sondages plus que quotidiens. Cette boulimie est à mes yeux la même que l’addiction divinatoire, qui presse tant de monde à l’entrée de la roulotte, et qui nous rend dépendant de ce qu’un sachant (ou du moins de celui qu’on imagine comme tel) pourrait prédire de l’avenir.

On bascule alors dans les mêmes mécanismes de dépendance à la divination. Les politiques sont accrocs aux sondages, et nombre de journalistes, sans l’admettre, le sont également. Le sondage vient pallier aux croyances divinatoires sous couverts d’analyses quasi-scientifiques. Les sachants, de nombreux sondeurs, en font leur business, pourtant conscients de la limite de leur exercice, et plus encore y apportant leur perception toute personnelle de « corrections » pour être sûrs de « viser au plus juste la réalité ». Quel étonnant spectacle !

Rester libre

L’usage détourné ou la dépendance sondagière sont en réalité deux dérives archaïques qui doivent nous interpeler en temps que citoyens et plus encore de croyants. Electeurs et observateurs de la vie de notre société, l’addiction au sondage ne peut que brouiller les cartes et nous enfermer dans un système étriqué, sensible à la prédestination, au « sens de l’histoire », aux tendances immuables, à la loi du plus grand nombre et donc à la perte de notre propre influence sur le monde qui nous entoure. Face aux multiples considérations des révélations de notre madame Irma moderne, c’est en définitive notre liberté qui en est menacée.

Je crois en réalité tout l’inverse. Je pense que le plus grand nombre n’écrit qu’une histoire subie, et que ce sont au contraire les quelques êtres qui s’en libèrent qui écrivent la grande Histoire. C’est pour cela qu’avant de savoir ce qu’en pensent les français, il est bon de savoir définir ce que j’en pense, et ce sur quoi je peux influer. Car l’Histoire n’est pas le fait d’une majorité qui subit, mais de minorités qui agissent, peu importe ce qu’on en pense. Serons-nous de ceux qui trépignent à l’idée de connaître l’avis de tous et leur proportion, ou bien de ceux qui souhaitent et communiquent une espérance à un pays, parfois contre toute attente ou sans enthousiasme partagé ? Alors qu’il menace de partir en désuétude, attachons-nous à éviter le gouffre plutôt que de nous suspendre dans le vide à la courbe de ce que « les français » en pensent.

Pierre Martineau