(Publié le 21/10/2016 sur Boulevard Voltaire)

En lisant, ce soir dans l’avion, l’article du Figaro écrit par Delphine de Mallevoüe suite au viol d’une interprète d’origine afghane qui accompagnait un journaliste de France 5 dans la jungle de Calais, j’ai eu un haut-le-cœur. L’article y rappelle l’effroyable situation qui s’est désormais installée là-bas, depuis de nombreux mois. Je peine à croire que, dans notre climat de paix contrainte et factice, nous soyons parvenus à fabriquer un tel monstre, et qu’on puisse en tolérer les méfaits.

Je dis bien fabriquer, car il n’y aurait pas de Calais sans le consentement béat de responsables qui se dédouanent sciemment de cette responsabilité. Il n’y aurait pas de Calais sans la fuite en avant d’une civilisation qui se gargarise de générosité en méprisant et piétinant ses victimes. La générosité ne violente pas, ne viole pas et n’agresse pas. Si, donc, nous avons là les fruits d’une générosité supposée, c’est surtout qu’elle est imaginaire et sans effet.

Calais existe parce qu’il n’y a pas d’autres choix quand ceux à qui incombe la lourde charge du bien commun préfèrent se vautrer dans l’adulation de leur propre estime. Calais est le monstre que nous avons fabriqué en contemplant un veau d’or idéologique, dans son sens biblique : l’adoration d’une image qu’on se forge. Pourtant, si le migrant n’est pas par définition une menace, c’est en le sublimant au-delà des réalités de la nature humaine qu’on en méprise le risque.

Je ne suis ni pour ni contre le migrant. Mais à l’heure où on se scandalise à juste titre des légèretés douteuses de Cyril Hanouna et de son équipe sur une femme après 35 heures de direct, à l’heure où à juste titre le moindre abus de clercs dévale en torrent les pentes de nos colonnes infernales, comment en vient-on à passer sous silence les viols d’enfants et de femmes constatés et répétés dans une jungle qui porte horriblement bien son nom ? Livrerait-on les plus fragiles de ce territoire perdu (migrants aussi, pour certains) en proie à des personnes dont la seule qualité fut d’être un immigré ? J’ai honte, si honte.

La question ne concerne plus la xénophobie ou le rejet de l’autre. La gloire et la grandeur d’une civilisation se mesurent à la protection, coûte que coûte, du plus faible parmi nous. La jungle est un monstre où s’est désintégrée (je pèse mes mots) la civilisation. Ce n’est pas simplement un bazar désagréable, ni même un glauque bordel. C’est le théâtre de sordides et nauséeux crimes ou agressions qui peuvent surgir à tout moment sur des êtres faibles, en particulier femmes et enfants. Dans un éclair succinct de ma pensée, j’y vois ma femme, ou mes enfants, et je vomis le monstre que nous avons engendré. Je n’ai aucune solution magique, mais beaucoup de dégoût.

Pourtant, les acteurs publics responsables de ce désastre ne pourront que détourner le regard, le visage en extase tourné vers leur générosité parfaite. Non parce que tout ceci est insoutenable (et ça l’est), mais parce que le plus dur, pour un être, est de se regarder en face.

Pierre Martineau