Sans surprise, une fois le mariage dit « pour tous » voté, on vous dira que celui-ci est entré dans les mœurs, que les français s’y sont habitués, et que « le monde ne s’est pas écroulé ». N’ayant jamais cherché à comprendre les motivations de fond du mouvement de La Manif Pour Tous, beaucoup rabâchent leurs invectives éculées pour tenter de poursuivre à marche forcée les grands projets qu’ils ont pour nos enfants. S’il est une chose qui porterait un coup fatal à leur ambition « progressiste », c’est bien évidemment que la loi Taubira soit abrogée. Sans ménagement.

Certains s’écrieront qu’il faudra réécrire, plutôt qu’abroger. Foncièrement, je crois qu’il s’agit là avant même de parler du droit d’une considération de communicants. C’est bien évidemment pour permettre une échappatoire potentielle aux candidats trop mal à l’aise avec le sujet. Il n’empêche, l’abrogation (ou pourquoi pas une réécriture menée avec fermeté) demeure l’incontournable perspective de cette loi.

Le mariage pour tous, s’il apparaît comme une victoire pour ceux qui l’ont promu, est dans son essence même une loi transitoire. Le mariage en question n’est pas encore pour tous. Il appelle d’autres mariages bien qu’il s’en défende. Il y a encore des gens qui souhaiteraient se marier et qui ne peuvent pas, alors qu’ils disent s’aimer. La prétendue égalité de la loi Taubira ne concerne que des couples, c’est-à-dire l’union de deux personnes. On sait déjà que pour certains, cette restriction est insupportable. La joyeuse « multi-parentalité » ou l’étonnante invention de « trouples » dans d’autres pays ne trouve pas son réconfort dans le format actuel. Si ce n’est pas foncièrement le sujet actuel (trop tôt ?), je perçois mal comment la mutation que cet étrange mariage opère refuserait de s’y intéresser.

De surcroît, le mariage pour tous, fabrication ubuesque d’une filiation imaginaire entre deux hommes ou deux femmes et un enfant, appelle également d’autres transgressions. Parce qu’il porte en lui les gènes d’un droit à l’enfant, et d’un droit à une égalité (on ne voit pas bien laquelle) au détriment du réel, la Manif Pour Tous dénonçait déjà son travers inhérent à conduire vers la PMA pour des couples de même sexe et à la GPA, dont on nous parle de plus en plus alors que le mariage pour tous ne devait rien changer. Naturellement.

Pour autant, il est une raison d’abroger autre que ces enjeux (importants !) de civilisation. Si on pense beaucoup à abroger la loi pour le fond, il est à mon avis indispensable d’abroger la loi pour la forme. Par de multiples lâchetés, la droite et le centre ont laissé un progressisme douteux prendre le pas sur ses convictions. Pour ne pas contrarier une gauche morale et inquisitrice, la droite s’est réfugiée dans une passivité amorphe, complaisante et consensuelle. Consciente de ces lâchetés, les mouvements progressiste ou libertaire n’ont pu se gêner pour l’exploiter, dans une stratégie des petits pas (« les mentalités ne sont pas prêtes… ») qui s’étale sur plusieurs décennies. Tout aussi progressivement, on en paie le prix. S’il faut donc assumer de mener un combat, il faudra bien que cela cesse, et cela passera par un affront assumé d’une force politique aux dogmes idéologiques qui déconstruisent sciemment plusieurs pans sociétaux essentiels. Cela passera par supporter procès d’intentions, invectives et insultes inévitables, dans une bataille ferme et éprouvante. L’abrogation est en réalité cette occasion et ce prétexte à la mener, pour mettre un coup d’arrêt à ceux qui s’attendent à ce que justement la loi « entre dans les mœurs », préparant déjà le coup d’après.

La droite ne sait plus « revenir en arrière », c’est-à-dire abroger une loi qu’elle juge mauvaise au moment de bénéficier de l’alternance. Pire, c’est elle parfois qui procède à la mise en oeuvre des mesures progressistes afin de s’acheter une virginité « morale ». La gauche s’y est habituée. Pourtant, ceci n’est pas une fatalité. Réécrire, ou abroger, la question est surtout de savoir si un jour des hommes politiques iront au combat, pour tenir tête aux machines de pressions de ces déconstructeurs. L’abrogation de la loi Taubira sera l’excellente occasion de voir leur valeur, et si nous sommes portés, après les magistrales démonstrations répétées de la Manif Pour Tous, par des politiques qui s’exposent, ou bien qui capitulent. Ceux qui en auront le courage auront du mérite, et dans la période que nous vivons, seront sans doute en mesure de faire bien d’avantage pour notre pays. A l’inverse, s’ils capitulent à ça, ils le feront en toute logique pour bien d’autres choses encore. Plus qu’un fait d’arme, il s’agit là de reprendre la main. Plus qu’un retour en arrière, il s’agit de faire un pas en avant. Nous sommes entrés en résistance, et notre premier acte vainqueur sera l’abrogation.

Pierre Martineau