Le débat qui confrontait les candidats à la candidature de la présidentielle (la « primaire de la droite et du centre ») s’est tenu ce jeudi 13 Octobre. Un exercice relativement loufoque dans un univers déjà ultra-médiatisé, qui laisse malheureusement peu de place à l’improvisation et à l’échange. Cette formule peu anodine, dans une primaire tout aussi inattendue, en dit un peu plus qu’une succession d’élocutions programmatiques.

La primaire est un ovni dans l’histoire de la politique française, et c’est dans ce contexte un peu étrange que s’allient étonnament le politique et le médiatique, dans une parade nuptiale qui se situe mal dans son propre univers. Est-ce un show ? Une émission politique ? Un débat ? Une succession d’interviews ? Une soutenance ? La parole donnée aux candidats, très cadrée dans la forme (temps chronométré, question précise des journalistes, désignation par tirage au sort des candidats interrogés) est censée aider l’électeur à faire son choix. En réalité, cette prestation est un instrument dans le mécanisme très contestable d’une démocratie surprotégée, au point d’en être suspecte.

La primaire à une présidentielle est la capitulation du démocratique. Elle est une invention d’un corpus politique qui a pris conscience qu’un peuple, aussi ecléctique soit-il, se sentait dépossédé malgré le vote de son pouvoir supposé démocratique. Les politiques semblent avoir horreur de devoir prendre en compte un avis exprimé, et encore plus de rendre des comptes, présents ou futurs, auprès des concernés. C’est humain, mais problématique. Le basculement progressif dans un cycle politique plutôt infernal (quiquennat, présidentielles et législatives superposées, accentuation d’un bipartisme, consultations a minima voire inexistantes, omniprésence de corps intermédiaires) a écorné cette démocratie qui est pourtant le modèle que tous ouvertement proclament. Dans ce contexte, la primaire répond dans la forme à de graves manquements sur le fond. C’est un masque souriant sur le visage pétrifié de notre vie politique. Celle-ci rendant de plus en plus la vie impossible à notre démocratie, on y cherche un subterfuge pour donner la relative impression que l’électeur a toujours la main. C’est paradoxalement en demandant des participations de trop au début qu’on espère quelques participations de moins à la fin. Prétextant plus de démocratie dans la forme, on la substitue en profondeur par un avatar.

Dans un tel contexte, le débat ultra-cadré est la capitulation du médiatique. Il est difficile de remettre en question la nécessaire répartition d’un temps de parole au cours d’un débat. Pourtant, ce saucissonnage milimétré n’a pas toujours été. Plus encore, il rend perceptible le terrible aveu de notre corpus médiatique. S’il est autant nécessaire de calibrer le temps de parole sur ce type d’émission, c’est que nous (les médias et les gens qui les écoutent) avons conscience que l’espace médiatique est injustement partagé dans l’actualité quotidienne. Le débat de cette soirée nous a montré qu’un « petit candidat » n’est pas moins intéressant que ceux qui auraient un vent en poupe. Il montre qu’on peut tirer peu ou beaucoup de la parole suivant chacun, et il laisse, dans ce cadre, une chance malgré tout de s’exprimer. Ainsi, le média pourra se tourner vers vous en proclamant : « Regardez comme nous avons été scrupuleux du temps de parole de chacun ! » C’est une façon de présenter les choses en négatif. C’est oublier que pour en arriver à une telle satisfaction, on répond à une palpable suspiscion toute aussi grande. Car en réalité, tout le monde a conscience que le monde médiatique a troqué en grande partie sa neutralité de traitement de l’information, prémice indispensable à la neutralité de sa restitution. L’égalité au cordeau du temps de parole lors de ces émissions est sans doute un des signes les plus flagrants des manquements médiatique de notre monde supposé démocratique et revendiqué comme tel.

Les questions se sont enchaînées. Les réponses aussi. Inutiles pour la plupart, elles reprenaient les thèmes qui animent nos matinales (affaires, petites phrases, idées générales, éléments de langage) mais furent bien peu révélatrices des différences de programmes, ni des mesures fondamentales proposées par chacun. Des enjeux économiques et sociaux, en passant par la sécurité, l’immigration, la place de la « laïcité » ou l’identité, en terminant par les enjeux sociétaux et familiaux : ni diagnostics ni solutions n’auront émergés sur le plateau. Pourtant, derrière de conventionnelles bonnes tenues, il y aurait à débattre, tant il y a des fossés quand on touche aux sujets de fond, et quand on touche à la France. Les candidats n’y sont pas pour grand chose : c’est désormais le format convenu, la « pujadisation » de nos émissions politiques. Tout porte à croire que chacun y trouve son compte. Tous, sauf l’électeur, qui n’aura pour juger que la conclusion finale de chaque candidat. On comprendra pourquoi, avant, pendant et après l’émission, il s’empressera de consulter et analyser l’information étonnamment plus convaincante – quoique bien moins cadrée – qui lui parvient sur les réseaux sociaux.

Pierre Martineau