Depuis quelques années, une nouvelle perspective trouve étonnamment écho dans deux mondes qui ne se parlaient plus. La « gauche de la gauche » d’une part, les libéraux « ultra » (pour ne pas dire ultra-libéraux) d’autre part, trouvent étonnamment dans le Revenu de Base Universel un engouement commun. L’idée fait son chemin dans les analyses socio-économiques que nous dispensent les médias. A l’aube d’une période électorale, plusieurs candidats reprennent à leur compte cette idée. Il est vrai qu’elle fait bonne figure, du moins sur le papier.

Le revenu de base universel consiste à assurer un revenu minimal de subsistance à tout citoyen de sa majorité jusqu’à sa mort, sans aucune condition requise. Il s’agirait donc bien d’une allocation, adressée à tous, du pauvre hère au millionnaire. Une telle idée se fait d’autant plus aguichante que des courants d’analyses économiques et sociales combinant à la fois l’enthousiasme libéral pour l’innovation et le penchant inavoué d’une frange de gauche pour l’oisiveté nous soumettent une curieuse prédiction. Selon ces personnes, le travail vit ses dernières heures. Les innovations technologiques seraient telles qu’elles permettraient de nous soustraire très prochainement au travail de subsistance. Les interventions médiatiques et politiques allant en ce sens ne se comptent plus, laissant présupposer qu’un tournant majeur va s’opérer pour redéfinir le travail et que leurs (bonnes ?) idées nous y préparent. Dont celle du revenu de base universel.

Non, le travail ne va pas disparaître

« Rien ne se perd, rien ne se créé, et tout se transforme. »

Si Lavoisier parlait de la matière, on pourrait tout à fait l’appliquer au travail. Pour s’en rendre compte, il suffit de retracer l’historique des grandes innovations et des grandes inventions ayant révolutionnées le monde, de l’agriculture à l’imprimerie, du chemin de fer au taylorisme, de l’informatique aux nanotechnologies. Les révolutions technologiques et les innovations causent certes la perte d’emplois, mais en créé nécessairement de nouveaux, tôt ou tard. Il paraît totalement illusoire d’envisager un monde sans nécessité de travailler (à supposer qu’un tel monde fût désirable). L’innovation effectue un transfert des besoins et donc de la valeur ajoutée vers de nouvelles techniques, faisant émerger ainsi de nouveaux métiers au détriment des anciens. Comme l’automatisation ou l’informatique n’ont pas détruit le travail mais l’ont simplement déplacé, la robotique de demain (ou toute autre technologie), aussi puissante soit-elle, n’aura jamais fini d’évoluer vers des voies qu’on ignore encore, issues de matières grises bien humaines, qui demanderont de nouvelles compétences, apportant de nouveaux usages. C’est ainsi que le progrès et l’innovation, s’ils menacent des métiers, ne menacent jamais ni le travail, ni la richesse qu’il génère, moyennant les bonnes idées et les bons acteurs.

L’argent public est privé

Et c’est rassurant. Car générer de la richesse demeure le seul moyen de financer un tel revenu universel, et il serait présomptueux de le prendre à l’envers. Il est étonnant de voir pourtant ces libéraux espérer sa disparition, supportant mal qu’un travail de subsistance soit une contrainte à leur chère liberté individuelle. Certains (Gaspard Koening et son Think Tank « Génération Libre », partisans de la mesure¹) ont calculé qu’un tel système avec un revenu universel de base à 450 € par personne et par mois ne coûterait pas plus cher (au regard de toutes les allocations et cotisations que leur système viendrait remplacer). La démarche est intéressante face à notre système de redistribution complexe et peu lisible. Mais cela n’explique pas d’où vient l’argent. Or, il ne se finance que sur le travail (de subsistance ou « de plaisance ») étant donné qu’il faille toujours générer de la richesse pour l’assurer à tous. En effet, c’est bien l’argent privé (des sociétés puis des salariés) qui vient alimenter l’argent public ensuite redistribué, et non l’inverse. Il faut donc conserver dans ce monde a priori sans travail de subsistance une source de richesse sur laquelle prélever les sommes redistribuables. Cela signifie qu’il faille suffisamment de « travail de plaisance » pour générer cette richesse, ou des technologies ultra-innovantes génèrant par elles-mêmes (sans qu’on ne fasse rien) assez de richesses pour financer le système, même sans commerciaux pour la vendre, sans ingéneurs pour les concevoir, sans ouvriers pour les fabriquer, sans techniciens pour les réparer, sans personnes pour assurer les services, etc. Malgré les passionnants progrès contemporains, il est hasardeux de penser que nous y sommes, et même que nous y arriverons. L’idée que le travail puisse disparaître est surtout le signe d’une forte déconnexion conceptuelle avec la réalité. De fait, le travail (de subsistance ou non) a de beaux jours devant lui (en dehors du contexte économique).

Les utopies se rejoignent

Les libéraux « ultra » s’émeuvent de l’innovation technologique, parfois à raison, au point de l’imaginer toute puissante. Ils accordent ainsi un crédit à l’hypothèse farfelue qu’un travail (de subsistance) n’existera plus demain, éradiquant ainsi cette douloureuse contrainte. Argument tendancieux s’il en est, eux qui s’appuient sur lui pour le financer. Ils aiment également dans le revenu universel de base l’idée selon laquelle chacun en jouirait comme bon lui semble, n’ayant (enfin !) plus à se soucier de sa subsistance. Ils en vantent le concept en annonçant la fin de la grande pauvreté, qui demeure l’objectif affiché, puisque chacun aura de quoi subvenir à ses besoins. Le libéral aime le recto de la liberté, faire ce qu’il veut, mais supporte mal son verso, la responsabilité de ses actes. Il n’aura donc rien à redire à celui qui ne produira pas ou peu de richesses.

Cela plaira au collectiviste qui apprécie toujours l’idée de ne plus avoir à travailler pour subsister, et qui aime à mettre tout l’argent dans un compte joint universel, afin de le redistribuer « équitablement ». Je pourrais m’essayer à mes propres prédictions dans un tel système. Quelques gens continueront à travailler (il faudra bien, ou ils aiment ça) tout en finançant un peu plus le revenu de base universel. Si le revenu de base fonctionne bien, ils seront mécaniquement de moins en moins nombreux. Les autres les regarderont, jouissant de leur pleine liberté de ne rien faire et de consommer l’argent pour ce qu’ils veulent. Cela ne suffira cependant pas, et on augmentera cette allocation chaque année, indexée sur le coût de la vie et « l’inflation », moyennant de savants calculs ensuite, la limite d’un revenu décent étant toujours discutable. Les habitants parisiens trouveront injuste de recevoir uniquement 450 euros alors que leur café leur coûte 3 euros, et on pourra leur donner raison. D’autres encore trop pauvres et au chômage (de plaisance ?) iront se lamenter au micro des chaînes d’informations continues qui soulèveront chaque trimestre la situation de détresse de ces gens dont le revenu de subsistance ne subsiste en rien du tout. D’autres encore partiront en « grèves de plaisance » pour conserver de vieux métier que le progrès aura nécessairement fait disparaître. L’allocation continuera sa belle croissance ; le prélèvement aussi. On regardera le riche (ennemi des uns) qu’on trouvera trop riche, et le pauvre (ennemi des autres) qu’on trouvera trop pauvre, et l’entre-deux (celui qui trouvait l’idée bonne tout en aimant son travail) s’appauvrir. On s’étonnera que la bonne idée n’ait supprimé ni l’un, ni l’autre en creusant mécaniquement des inégalités. Le problème de pauvreté censé être résolu aura été décalé de 450 euros, sur une assiette de plus en plus large. On assistera, surpris, à un nivellement par le bas.

Tout cela aura l’apparence, l’odeur et le goût du collectivisme, mais nous l’appellerons libéralisme.

Le pauvre a besoin de coeur

Je ne sais pas ce qui inspire ces gens, à savoir s’ils s’émeuvent vraiment de la grande pauvreté, ou s’ils s’attachent trop à leurs idéologies, libérales ou communistes. Il y a seulement une certaine ignorance de ce qu’est la misère et de ce que sont les pauvres pour croire qu’elle se réduit subitement à coup d’innovations et/ou de redistributions. Elle ignore que la grande pauvreté est rarement en premier lieu un problème d’argent, particulièrement dans nos sociétés occidentales. Si cela avait été le cas, il est probable que Jésus se serait moins risqué à dire :
« Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous. » (Matthieu 26, 11)

La pauvreté relève d’une cause plus profond et plus essentielle, qui touche aux tréfonds d’une civilisation, d’un entourage et de ce que nous sommes. C’est pour cela que le pauvre interpelle autant le Christ, et donc le chrétien, qui le prend par le cœur. Nos approches globalisantes, nos réflexes matérialistes, nos charités au portefeuille, nos solidarités par état interposé, nos relations individualistes et nos familles disloquées pèsent lourd dans la balance. La pauvreté, grande ou petite, prospère sur nos lâchetés individuelles et collectives, et sur le mal « qui sort du coeur de l’homme », que le meilleur système fiscal et politique au monde ne saurait résoudre. Les pauvres ont besoin d’argent pour subsister, et de cœur pour survivre. Le progrès ou les allocations n’y changeront rien. Personne ou presque ne plonge dans la pauvreté sans qu’il y ait à une ou plusieurs reprises des êtres qui faillent. Certes, il y a beaucoup trop de pauvres, et il faudrait lutter contre. Pourtant, quiconque cherche à lutter contre la pauvreté devrait commencer par s’asseoir, et écouter.

Pierre Martineau

¹ Génération Libre intègre également la « Flat Tax », une taxe à pourcentage unique appliquée à l’ensemble des citoyens, mesure plutôt pertinente pour rendre l’impôt progressif (en valeur) en fonction des revenus et sans effets de seuil, tout en assurant que chaque citoyen participe à l’impôt. Plus contestable, on notera l’individualisation absolue de l’imposition et de la redistribution (clairement d’inspiration libérale) et le fait de croire qu’il suffise d’un revenu de base, peu importe le montant, pour éradiquer la grande pauvreté. Par ailleurs, alors que l’argumentaire est largement relayé, leur étude n’inclut pas une éventuelle disparition du travail « de subsistance », sans quoi elle n’a plus aucun sens puisqu’elle puise elle aussi son financement dans l’imposition ou la cotisation sur le revenu, donc le travail.