« Décontenancée ». Voilà quel pourrait être le qualificatif de la tribune que nous adresse, alarmante, Mme Rossignol, Ministre des familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes, ce 30 Septembre 2016. Il faut dire qu’elle digère mal le retoquage attendu de son amendement visant à museler tout discours et toute action relativisant le droit à l’IVG, cette étonnante « entrave numérique à l’IVG ».

En réalité, c’est surtout qu’elle peine à comprendre : son discours rodé dans lequel elle puise tous les éléments de langage savamment diffusés depuis des décennies par la doxa feminista pro-IVG n’a plus les effets escomptés. Comment se fait-il que des gens puissent contester ce noble droit « de disposer de son corps » ? Comment peut-on porter atteinte sciemment à « la liberté des femmes » ? Peut-être, Madame La Ministre, que le sujet dépasse en réalité le corps des femmes, et qu’elles ne se sentent pas aussi libres quand elles arpentent les pavés de vos structures, suspectant les mélodieuses incantations de vos sirènes.

Première erreur : la loi

Il est urgent que la ministre elle-même relise le texte de loi, qui ne fait nulle part mention d’un « droit à disposer de son corps ». Ce droit inventé de toute pièce est un droit médiatique. La loi fonctionne plutôt à l’inverse. En effet, elle commence par rappeler une chose :

Article L2211-1 En savoir plus sur cet article…

Comme il est dit à l’article 16 du code civil ci-après reproduit :

 » La loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie « .

Article L2211-2 En savoir plus sur cet article…

Il ne saurait être porté atteinte au principe mentionné à l’article L. 2211-1 qu’en cas de nécessité et selon les conditions définies par le présent titre.

Puis

La femme enceinte qui ne veut pas poursuivre une grossesse peut demander à un médecin ou à une sage-femme l’interruption de sa grossesse. Cette interruption ne peut être pratiquée qu’avant la fin de la douzième semaine de grossesse.
Il semblerait donc (pour les personnes converties à la négation de toute vie humaine dès les premiers instants) que la loi au contraire ait conscience qu’elle supprime une vie humaine en procédant à l’IVG. Elle ne parle pas de potentialité, elle parle de « l’être humain dès le commencement de sa vie ». Pire, elle a conscience qu’elle contrevient exceptionnellement au principe de respect de toute vie « en cas de nécessité ». Certes, on a supprimé toute notion de détresse il y a peu, mais le féminisme des petits pas n’a pas encore réécrit le préambule de cette loi qu’elle brandit pourtant fièrement. La loi en réalité se contredit elle-même depuis que la notion de détresse a été supprimée. Redondante skyzophrénie en matière de progrès.
Deuxième erreur : le discours « anti-choix »
N’est pas « discours anti-choix » qui veut. Il serait notamment bon d’analyser les tenants de l’information officielle concernant l’IVG, c’est-à-dire le Planning Familial, qui lui aussi a investi Internet pour faire part de sa vérité et de son discours. Nous pouvons y lire (parmi moults propos ubuesques) les choses suivantes :

L’embryon et le fœtus que l’on porte quand on est enceinte, sont humains comme le sont le spermatozoïde et l’ovule. Ils ne sont pas pour autant des personnes.

(Amusante confusion fortuite entre un embryon et un spermatozoïde.)

Avorter c’est arrêter d’être enceinte, c’est en ces termes que pense la femme car il n’y a pas de projet d’enfant.

(Etonnante injonction à devoir penser de cette façon-là, pour toutes les femmes. Comme si songer à l’avortement faisait fi de toutes alternatives avant même d’avoir décidé)

Des paroles et des postures désapprobatrices ne font qu’augmenter leurs difficultés : réfléchissons avec elles, aidons-les, sans jugement, à faire leur cheminement et à accéder à leur droit.

(Aidons-les à réfléchir, et elles pourront « accéder à leur droit ». In extenso « avorter» ?)

Si j’avorte, je vais avoir des séquelles…
Faux
Les complications physiques lors d’un avortement sont extrêmement rares quand l’IVG est pratiquée de façon légale et dans de bonnes conditions sanitaires. Ce sont les mêmes que celles qui peuvent suivre une fausse couche spontanée. Les conséquences psychiques sont variables et dépendent de l’accompagnement de la femme dans sa décision. Les études internationales qui comparent l’état de troubles psychiques des femmes après un accouchement / après un avortement, ne montrent pas de risque augmenté après un avortement.

Ces réponses fleurent l’objectivité et la volonté de laisser un choix plein et entier aux femmes. Le « diabolique » site ivg.net avait pourtant trouvé beaucoup de matière pour contester cette vision idyllique (https://ivg.net/les-risques-de-avortement). S’il incombe au personnel de santé d’informer (comme le préconise la loi), comment le discours officiel de l’IVG peut passer sous silence tant de réserves sur l’IVG ? Si tout ceci se confirme (ou plutôt, si seuls le Planning Familial et les féministes l’infirment), pourquoi ceux qui minimisent ou masquent ces risques ne tomberaient-ils pas sous le coup de la loi ? Est-ce parce que dans un cas, on prône l’IVG (et c’est bien), et dans l’autre on cherche d’abord des alternatives (et c’est mal) ?

Troisième erreur : diaboliser ne marche plus

Madame la ministre, je félicite votre vaillante inspiration qui piochant dans les poubelles de la diabolisation, à la fois par le vocabulaire et par vos fantasmes d’il y a 30 ans, actualise une verve diffamante :

Ne soyons pas dupes: les artisans de cette manipulation sont les héritiers des commandos qui, il y a 20 ans, s’enchaînaient aux grilles des centres d’orthogénie pour empêcher les femmes d’y accéder.

Tout d’abord, il n’y a à ma connaissance jamais eu en France de commandos de personnes s’enchainant aux grilles pour empêcher les IVG. Ensuite, il n’y a aucune entrave aujourd’hui pour quiconque veut avorter. La seule entrave, c’est le temps et la profondeur d’analyse sur le sujet que les femmes se donnent. Les féministes le savent, elles qui auront en 2016 supprimé le temps de réflexion de 7 jours (contrairement aux achats par internet, qui eux nous valent la peine d’être sûrs). Si elles ne se tournent pas vers les sites d’informations du gouvernement surexposés, c’est probablement qu’un discours faux, farfelu, tronqué, insultant ou diffamant ne marche plus. La communication 2.0, c’est de laisser la pluralité s’exprimer, de délaisser l’élément de langage, d’aborder la femme non comme une chèvre, influençable au premier discours venu (pourvu que ce soit le bon !) mais comme capable d’entendre les tenants et les aboutissants de ses actes, pour les assumer pleinement. La communication 2.0 souffre mal d’un carcan médiatique, politique ou social, et prend plaisir à en élargir l’horizon. La communication 2.0 époussette les considérations diabolisantes et creuse le contenu. Voilà pourquoi vous perdez, imaginant que vos machines de guerre médiatiques d’hier devrait encore fonctionner aujourd’hui. Goliath avec sa lance découvrent David avec sa fronde, qui à distance le terrasse. C’est le progrès.

Quatrième erreur : le réel ne sera jamais vaincu

L’IVG comme droit universel et inaliénable de la femme est une utopie. Ce droit est impossible car il piétine intrinsèquement le réel d’abord, et d’autres droits ensuite (dont un droit à la vie, que même la loi proclame). Le talon d’achille de l’IVG, c’est l’IVG elle-même. Si elle a pu s’imposer dans le paysage, c’est qu’elle a pris racine dans des situations proprement inadmissibles (les avortements clandestins) et s’est développée au biberonnage d’un discours dénué de logique. Non, l’intention d’un enfant (le fameux « projet parental ») ne créé pas l’être humain, il existe bien avant. Non, le fœtus n’est pas qu’un amas de cellule, en tout cas pas moins que vous et moi. Oui, l’IVG supprime une vie, reste à savoir si cela est justifié. Et non, l’IVG n’est pas toujours justifiée, quand il n’y a ni situation de détresse, ni nécessité clairement établie. Non, la femme n’est pas un être imbécile que seul un discours matraqué peut atteindre. Non, personne ne veut en revenir au cintre et à l’aiguille à tricoter. Non, personne ne se fiche de ce qu’il advient d’une femme violée. Non, personne ne souhaitent voir ressurgir des IVG clandestines. Non, il n’y a pas d’ennemi de la femme chez ceux qui veulent moins d’IVG. Non, personne ne veut leur « refuser un droit », en abordant simplement tous les aspects de la question, même ceux qui dérangent.

Votre corps, vos droits ? Son petit corps, ses quelques droits. La biologie vous contredit, la loi vous contredit, les faits vous contredisent. N’ayant rien d’autre que l’idéologie, vous vous laissez prendre à son pire avatar, dans un réflexe qui vire au totalitarisme. Qui au fond peut préférer un recours à l’IVG à une femme qui garde un enfant, uniquement par principe ? C’est à vous de nous le dire. Et en quoi l’une est nécessairement plus libre que l’autre dans son choix ? Encore une fois, j’attends vos réponses. Comment même arrivez-vous à juger de la liberté de choix entre celle qui avorte après son passage au Planning Familial, et celle qui y renonce après avoir cherché des réponses sur internet ? Il serait intéressant de vous entendre.

Madame Rossignol, vous combattez des moulins à vent, et c’est vous qui vous égosillerez et vous épuiserez. Chaque fois qu’une femme garde un enfant, votre discours culpabilisant, bien réel, l’oblige à assumer son choix. Chaque fois qu’une femme garde un enfant, ne croyez pas ce soir pour nous faire plaisir, suite à notre néfaste influence : elle est probablement libre. C’est vrai, je lui souhaite du bonheur et du courage dans ce choix et cela reflète une victoire pour moi, même si rien n’est simple. Mais pour vous, c’est l’inverse : au fil de ces victoires, vous perdez un peu plus chaque jour sur tous les tableaux. Votre combat voué à l’échec vous échappe davantage.

Je vous plains Madame La Ministre. Incapable de percevoir ce que sont ces victoires, enferrée dans vos étranges perspectives, vous finirez bien malheureuse.

Pierre Martineau