Divorcer sans juge, la nouvelle trouvaille gouvernementale, vient conforter l’inexorable démantèlement du mariage. On n’aura de cesse de brandir la liberté individuelle et le désengorgement des tribunaux. Il faut dire qu’avec l’échec d’un mariage sur deux, les juges aux affaires familiales ont fort à faire, malgré notre belle époque de liberté, de progrès et d’épanouissement personnel.

Admettons que le divorce, derrière ses airs de joyeuse liberté (mais qui y croit encore ?) soit un véritable calvaire. A la peine d’un échec marital pour certain(e)s très douloureuse viennent s’ajouter les séparations des capitaux, des biens et des personnes, autour desquels s’enclenchent une bataille supplémentaire. On paye, on se réorganise, on vend la maison ou l’appartement, on se dispute les biens, on se partage les enfants, et le temps, dans une perspective qui a tout d’un affreux démantèlement. On s’écartèle : ô joyeuse liberté !

Aussi, au lieu d’interroger nos fragiles mariages, il est plus simple de faire avaler l’amère pilule. Réussir son divorce passerait donc par un « consentement mutuel », dont on sait qu’il est aussi consenti qu’un avortement ou qu’un licenciement. « Youpi, divorçons ! », s’exclameront conjointement (pour une fois ?) les deux êtres choyés par la République, qui viendra acter de son sceau la touchante séparation. Le jugement d’un divorce a la fâcheuse tendance à remettre sous les yeux tout ce qui a été construit et que l’on veut détruire, et c’est douloureux. On lui préférera la version douceâtre du « finissons-en vite ». Et pour pas cher. Cela ajoutera un peu plus à la précarité des mariages, dont la question n’est plus de savoir ce qui séparera les époux (La mort ? Je plaisante…), mais de savoir quand cela arrivera et dans quelles conditions. Et quitte à en arriver là, le plus tôt sera le mieux !

Se marier vite, et mal. Se séparer vite, et bien. Voilà la réjouissante perspective d’un monde libertaire, conscient de ses néfastes effets, qui s’attachera à vous les gommer, quitte à faire quelques victimes de plus au passage. A croire qu’il n’y a pas assez de divorces, empêchés par de bêtes questions de budgets ou de procédures ; certains y renonceraient pour ça ! Un tel obstacle à votre liberté est insupportable.

Il est normal que divorcer soit pénible. Cela devrait au contraire questionner le choix de se marier. Passer alors par un juge était une des moins mauvaises solutions. Cependant, dans une suite et une logique implacables, on préférera que cela ne soit pénible que pour l’un des deux. On évitera ainsi les procédures, et surtout la remise en question de nos splendides libertés. Les gentils et les fragiles céderont, les plus pénibles l’emporteront. Intéressante allégorie d’un socialisme jusque dans notre lit.

Je recommande dès à présent à tous les mariés l’étape suivante, qui est d’aller chez le notaire pour notifier noir sur blanc les conditions d’un divorce éventuel. Plus simple et sécurisant, il permettra de faire cela vite et bien le jour fatidique. Le sommet de l’amour serait de le prévoir le jour même du mariage, dans un engagement pleinement conscient et entier. Au moment de vous engager, voilà qui est beau : vous ne ferez alors plus qu’un, chacun de votre côté. C’est aussi ça, la liberté.

Pierre Martineau