Certains seront déçus et d’autres soulagés de constater qu’au fond, d’un point de vue doctrinal, l’exhortation apostolique du Pape François ne change pas grand-chose. On nous avait tellement annoncé de tremblements que finalement, son adresse paraît avoir l’effet d’une vaguelette.

Pourtant, il serait dommage de passer à côté de l’enjeu titanesque que soulève cette exhortation, qui rappelle combien l’enjeu de la famille, base de nos sociétés, mais aussi de nos communautés, n’est plus foncièrement doctrinal. Comme toute doctrine, nous semblons avoir oublié combien sa puissance se déploie dans la pastorale qui l’accompagne. Il serait alors dommage que les annonces tapageuses autour de changements de paradigmes nous fassent oublier nos responsabilités. Les impasses multiples que notre société dresse sur le sujet du couple et de la famille révèlent combien nos moyens et nos choix pastoraux ont été inadaptés pour la faire entrer corps et âme dans le plan fécond et joyeux de Dieu.

Oserons-nous nous demander si nous ne mariions pas trop ? Et parfois fort mal ? Que vaut un accompagnement sans âme quand il forme un couple sans armes ? Un couple sur deux se sépare : pour combien qui se préparent ? En réalité, l’enjeu pastoral est colossal.

Notre société consomme et désire. Que ne désire-t-elle une cérémonie, et que ne consomme-t-elle un mariage ? L’Eglise prestataire de services leur doit bien ce jour unique dans leur vie, qu’elle jalouse chez la voisine. Mais avant même de lui donner ce qu’elle demande, n’avons-nous pas des choses à leur dire ? Oui, le mariage est indissoluble. Oui, il demande à ce que vous soyez sûrs, et donc de vous connaître. Il est également possible que vous ne soyez pas fait l’un pour l’autre, ou que vous ne soyez pas prêts encore. Soyons-en sûrs, ensemble !

Comme toute vocation, le mariage se discerne, et nous précipite en nous-mêmes. L’Eglise est experte de ce mouvement de soi vers soi, de soi vers l’autre, de soi vers Dieu. Il est bon qu’une personne entre délicatement dans l’intimité d’un couple en construction pour donner des clés, ouvrir des portes, tempérer des illusions. Il y aura bien moins de peine à éviter un mauvais mariage qu’à gérer sa dislocation. Et si la pastorale ne peut négliger ceux qui vivent un échec, par un accompagnement tout aussi exigeant, il y aura malgré tout bien plus de joie à poser des pierres, vivantes, de fondation. SI nous refusons cette pastorale ambitieuse, alors d’ores et déjà nous pouvons raccrocher nos aubes et ranger nos fleurs. Sans cette eau, nos amours faneront.

Pierre Martineau