(Publié le 3 Avril 2016 sur Boulevard Voltaire)

Ils en rêvent : voir émerger une force de gauche, vague insubmersible, portée par des insoumis, génération Hessel, « génération Bataclan », graine de révolte des lendemains qui chantent et fidèle à la vraie gauche, celle qu’ils aiment et idéalisent. Génération de faux sacrifiés et de faux rebelles qui tourne en rond, autour de mêmes poncifs et de mêmes artifices, qui chérit ses causes et déplore ses effets. Portée par des journalistes peu scrupuleux d’une information équitable ou objective, cette force donne la parole aux quelques « hurl »-uberlus friands de distribuer la morale tout en défendant leur nombril.

La copie est risible tant elle s’en approche : ils étaient « 1.200.000 dans les rues ce 30 mars », juste un peu plus que les mouvements anti-mariage gay ; on y compte quelques débordements, qu’on appelle « agitation » en langage AFP (sans commune mesure avec « les violences de la Manif pour tous ») ; ils ne lâcheront rien (sic) au point d’investir la place de la République, pour une « Nuit debout© ». Tout cela ne nous rappelle rien ?

Alors, ils sont là, les « vrais révoltés », à tenir ainsi tête au gouvernement. Là debout, imperturbables face à un « gouvernement qui a les boules au ventre de nous voir ici » (Libération). Ils sont les premiers, diront les journalistes amnésiques, dont l’ignorance feinte peine à masquer leur pied-de-nez aux Veilleurs et aux Sentinelles qui n’en finissaient plus d’agacer le même gouvernement, des mois durant, dans un silence médiatique assourdissant.

Ils sont là, et on se demande bien pourquoi. Mais Le Monde nous en livre un florilège :
« Que nul n’entre ici s’il n’est révolté. » Révolte contre « les médias capitalistes » et « complices du système » (odieux tellement qu’ils leur brossent le poil) car « c’est bien un souffle révolutionnaire qui nous porte » (ce rêve américain à eux, militants de gauche), au point de vouloir « renouer avec les cahiers de doléances ». Lol. « Comme à la révolution ». Re-Lol.

Depuis les attentats de novembre, « les gens ont dû se terrer, confrontés à […] une violence policière effrayante ». Mais le vrai risque, c’est qu’on « ne limite pas les ressources des plus riches, et on appauvrit les plus pauvres ». « On n’assure pas du travail à ceux qui n’en ont pas ». À la soupe.

Au passage, ils condamneront la « stigmatisation des femmes voilées et l’islamophobie ambiante ». À la soupe, toujours. Ils sont tombés dedans étant petits.

Ils sont là, dans une révolte à l’eau tiède, aux idées-potage, aux revendications-purée, aux conformismes-chocolat. Ils aiment la révolution pour elle-même, celle qui sèche les cours, conduit à l’UNEF (donc, au Parti socialiste), préserve du pire. Celle qui fait de vous quelqu’un qu’on écoute et qu’on respecte à la télévision. Celle qui vous transforme en apparatchik et enfin en privilégié. Celle de Mai 68, des 35 heures, des retraites, de l’anti-CPE, et désormais contre la loi Travail. Leurs oriflammes, bien visibles de jour, sont roses, rouges, vertes ou noires. Des étendards connus, trop peut-être ; alors pour que la révolte soit nouvelle et qu’elle soit belle, il fallait à leurs drapeaux un peu de discrétion et à leur cause un peu de panache. La nuit pour l’un, debout pour l’autre. C’est une idée qui se défend : debout, la nuit, tous les mâts sont gris.

Pierre Martineau