(Publié le 20 Mars 2016 sur Boulevard Voltaire)

Comme bon nombre de personnes, face au déferlement médiatique à l’encontre du cardinal Barbarin, j’ai eu la joie d’entendre la chronique assassine de Raphaël Enthoven, dans « La morale de l’info » (Europe 1, mardi 15 mars). Je dois avouer que ma bienveillance naïve envers ce philosophe médiatique m’a plongé dans une profonde consternation. Je n’ai pas à juger s’il est bon ou mauvais philosophe ; il s’essaie à un exercice compliqué, qui est de donner de la hauteur aux bassesses de l’information continue, ici agrémentée d’une cabale médiatique qui aurait dû l’alerter, et susciter une infinie précaution.

Il n’en fit rien, et il est assez désolant de l’avoir vu juger d’un dossier qu’il connaît apparemment mal, abuser de la présomption de culpabilité envers Barbarin, et surtout d’emmener dans sa verve étriquée toute l’Église avec lui. Ces quelques minutes furent à la fois le procès de la pédophilie, du diocèse et de toute l’Église catholique, au point qu’on s’étonne qu’il n’ait pas impliqué dans l’ignominie tous les fidèles.

Il est lassant d’avoir à rappeler que les actes pédophiles sont des abominations pour pouvoir s’exprimer ensuite, et c’est d’une telle évidence pour tout catholique que, dans sa perception biaisée, il sommerait qu’on le lui prouve. Certes, il y a eu des faits de pédophilie avérés 25 ans plus tôt, et peut-être que le cardinal Barbarin aura à répondre de la situation (dont il a pour une bonne part hérité – mais M. Enthoven aura omis de le préciser) et de négligences. Il est vrai, aussi, que l’intransigeance devrait être de mise face à de tels agissements ; et l’Église, ne faisant pas exception, peine parfois à prendre les mesures qui s’imposent. S’il y eut une chose vraie dans cette chronique, ce fut de dire que ce qu’un prêtre aura fait « à l’un de ces petits qui sont les Siens, c’est à Jésus lui-même qu’il l’aura fait ». M. Enthoven se permet donc de citer leur propre credo, auquel lui-même ne croit probablement pas, en veillant à morigéner l’Église et le cardinal plutôt que le pédophile lui-même. Procédé douteux. Peu importe, si l’Église dispose de beaucoup de textes sacrés pour se remettre en question (et elle ne l’a pas attendu), les autres ne se gêneront pas pour en user.

Son glissement intellectuel atteint alors les sommets quand il entame, fièrement, une analyse de comptoir : l’Église produit des prédateurs en imposant le célibat à ses prêtres. Espérons qu’énoncer de telles bêtises (étonnantes, de la part d’un philosophe) n’aura pas pour effet de jeter la suspicion sur tous les prêtres, déjà bien courageux face à ces hargnes, et qui n’ont rien à se reprocher dans le domaine. Dieu sait que la suppression de ce célibat ne fera nullement disparaître la pédophilie, et quitte à prendre de la hauteur, Raphaël Enthoven aurait pu nous produire une analyse plus détaillée.

Au lieu de cela, il aura rejoint le cortège des jugements hâtifs et des amalgames qu’il craignait de faire quelques mois plus tôt envers d’autres croyants.

Il est dommage qu’une personne ayant rendu un très bel hommage à René Girard s’abaisse quelques mois plus tard à hurler avec les loups.

Pierre Martineau