A moins d’être un peu socialiste, surtout au pouvoir, personne ne met derrière « famille » un modèle unique. D’accidents, d’orphelinismes, de séparations, de tensions, de réconciliations, ou de toutes sortes d’événements, nos vies n’en n’ont jamais été dépourvues. Les familles ont toujours été diverses, navigant entre cohésion et dislocation. Pour autant, la famille s’écrit au singulier car pour personne elle n’est « plusieurs ».

Sans juger des conditions de chacun des couples, sans angélisme ni mépris, le divorce de masse a inventé, sous couvert de liberté, cette famille dont les contours devenaient malléables. On en a oublié que celui qui désigne « ma famille » comme entité vitale et indivisible n’est pas l’adulte mais l’enfant ; on en a oublié que le divorce qui dissout le mariage n’efface pas la famille ; on en a oublié qu’elle charrie tout ce que l’enfant en attend. Qu’il la rejette ou qu’il l’encense, elle est sa famille, et toujours au singulier.

Il faut alors avouer que cette nouvelle famille changeante et peu rassurante a préparé un terreau favorable à un « mariage pour tous » dont l’objectif peu voilé opérait cette mutation de « famille » en « familles » : dans une société qui marie mal et divorce bien, les soubresauts de la famille, tantôt monoparentale, tantôt recomposée, donnaient à certaines revendications une légitimité particulière. En effet, comment empêcher un couple de même sexe de fonder une famille alors qu’eux-mêmes, « les hétéros », étaient bien en peine de préserver les leurs ?

En abaissant l’idéal familial (un enfant entouré de son père et de sa mère « que seule la mort sépare »), leur obsession est de faire de toute structure familiale un modèle équivalent. Le socialisme n’en sera pas à sa première tentative de nivellement, coutumièrement par le bas. Pourtant, c’est oublier que toutes ces familles différentes que l’on souhaite inclure dans un ministère (déjà vaporeux dans sa précédente appellation) ne sont en rien des idéals. Personne (ou si peu) n’a pour ambition de fonder une famille monoparentale, ou une famille recomposée. Ni même spontanément une famille adoptive, dont l’existence n’a de sens que parce qu’il existe des orphelins. Il reste alors la famille « homoparentale », celle qu’on souhaite fonder au détriment de cet enfant en occultant justement certains de ses membres, qu’on appellera « géniteurs » ici, « donneurs » là, et l’autre, dans un élan de bienveillance, « gestatrice pour autrui ».

Du point de vue de l’enfant, la quête sera toujours la même. Sa famille peut bien être divisée dans les faits, elle englobe chacun de ses membres du plus connus ou moins connus, du plus présent au plus absent, du plus aimant au plus méprisant. Si la famille traditionnelle exaspère autant, c’est qu’elle symbolise tout ce que les autres « modèles » recherchent malgré eux, et n’atteindront plus. La famille traditionnelle n’est ni meilleure que les autres, ni plus parfaite que les autres. Elle est juste celle qui assure et rassure le plus l’enfant au moment de construire sa vie. Cet enfant, dont les incongrues aspirations futures, dans une société « multifamiliale », rendront prégnante la nécessité absolue de reconstruire la famille dont on aura coupé les ailes.

Pierre Martineau

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